L'aspiration à la justice

 

 

 

 L’aspiration à la justice

 Matthieu 6 : 33 ; 7 : 1-2

         Luc 12 : 57-59

Introduction :

 

Pourquoi l’humain revendique-t-il la justice quand il est pris en défaut, et a du mal à accepter la même indulgence quand elle concerne son voisin ? Certes, la justice humaine est imparfaite, et cela nous fait du bien, de temps en temps, de le redire… Toutefois, nous oublions que nous participons à cet état de choses, même s’ils nous arrivent de dénoncer vigoureusement un système. Depuis la nuit des temps, de Caïn et Abel jusqu’à nos jours, rien n’a profondément changé sur le fond de la question.  Nos perceptions concernant une vraie justice n’ont guère évolué. Comme on le dit souvent : «  il vaut mieux s’en remettre à Dieu qu’à ses saints ». Et, c’est précisément ce que nous conseille le Christ :

« Ne vous posez pas en juge, afin de n'être pas jugés; car c'est de la façon dont vous jugez qu'on vous jugera, et c'est la mesure dont vous vous servez qui servira de mesure pour vous. Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil, tu ne la remarques pas ? Ou bien, comment vas-tu dire à ton frère: ‹Attends ! que j'ôte la paille de ton œil› ? Seulement voilà : la poutre est dans ton œil ! Homme au jugement perverti, ôte d'abord la poutre de ton œil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'œil de ton frère »  Matthieu 7 : 1-5, version TOB.

Si la fonction d’un juge est d’analyser la vérité sur les faits avérés, est-il en mesure de déceler toutes les intentions cachées qui ont motivé les passages à l’acte ? La question est encore plus pertinente lorsqu’elle concerne le citoyen. Dès lors, pourquoi avons-nous cette incurable indigence à nous poser en juge ?

 

Développement :

 

Le Seigneur Jésus, s’adressant à la foule assise sur les pentes d’une rive du lac de Galilée, lors d’un sermon fondateur, a énoncé une vérité magistrale sur notre sujet. Il a posé impérativement un interdit, un peu comme en Eden : « Μὴ κρίνετε =κρίνω= juger ;  ne jugez pas ». En fait, le verbe est riche de sens : il dit  que celui qui exerce ce droit doit avoir la faculté de séparer, de démonter un processus, d’estimer une situation, de prononcer une opinion, de sélectionner les informations. Le roi David a bien exprimé ce dilemme : « Fils des hommes, jugez-vous avec droiture ? » Psaume 58 : 2, version TOB. Notre connaissance des humains, et de surcroît de nous-même, est très limitée. Il faut en avoir pleinement conscience. C’est la raison pour laquelle le jugement appartient à Dieu seul (on ne le dira jamais assez), car lui seul peut pénétrer le très fond de notre esprit. Jésus-Christ, l’envoyé du Père l’a exprimé en des mots simples : « Vous jugez de façon purement humaine. Moi, je

ne juge personne » Jean. 8 : 15, version TOB. Il faut entendre par jugement cette autorisation à s’emparer de la vie des autres. Là est la pensée profonde du Seigneur. Et, c’est dans ce sens qu’il s’est interdit, par amour, de violer l’intimité de quiconque. Par contre, il s’est servi de son regard divin pour solliciter en nous le meilleur afin que nous parvenions au salut.  Autant dire que l’interdit posé dans les béatitudes a valeur à nous déposséder de toutes nos prétentions à réduire notre prochain à notre propre perception de ses faits et gestes. Or, l’enjeu spirituel est bien là : il y a dans chaque créature divine une part inaccessible qui n’appartient à personne d’autre. Avoir la prétention de s’en emparer relève de la même démarche que le viol. Mis à part le scandale public avéré, ceux qui s’attribuent le droit de porter un jugement sur autrui commettent deux graves erreurs :

  1.  Le conseil du Seigneur est incontournable : le douanier Matthieu, qui est le seul à nous rapporter la parabole de l’ivraie et du bon grain, nous restitue les paroles du Seigneur Jésus. A la question des serviteurs : « Veux-tu que nous allions l’arracher (l’ivraie) ? », Jésus répond clairement : « Non, dit-il, de peur qu’en arrachant l'ivraie, vous ne déraciniez en même temps le blé. Laissez croître ensemble l'un et l'autre jusqu'à la moisson, et, à l'époque de la moisson, je dirai aux moissonneurs : Arrachez d'abord l'ivraie, et liez-la en gerbes pour la brûler, mais amassez le blé dans mon grenier »  Matthieu 13 : 29-30, version LSG.
  2.  Le droit inaliénable d’être responsable de sa propre vie :

En croyant appliquer un devoir fraternel, en lui signifiant la nature de son péché et en le sanctionnant, celui qui juge non seulement n’est d’aucune aide à son frère ou sa sœur, mais plus encore le renvoie à une sorte d’enfermement. Au lieu de l’accompagner, il l’emprisonne. L’apôtre Paul a bien cerné la gangrène des communautés religieuses quand il précise : « Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère ? Ou toi, pourquoi méprises-tu ton frère ? Puisque nous comparaîtrons tous devant le tribunal de Dieu » , version LSG. Non seulement, Paul souligne qu’étant tous égaux devant Dieu, personne ne peut s’attribuer un droit sur autrui, mais pire encore, il parle de mépris de son frère. Le verbe est explicite : ἐξουθενέω = exoutheneo = ne pas prendre en compte, mépriser totalement, ne faire aucun cas, traiter avec mépris. Autrement dit, en pensant aider son frère ou sa sœur, c’est le contraire qui est mis au grand jour. De ce fait, l’apôtre est obligé de rappeler que chacun rendra compte à Dieu pour lui-même (cf. Romains 14 : 12). Devant la gravité de la situation communautaire, l’apôtre ressent la nécessité de faire acte d’autorité en disant : « Finissons-en donc avec ces jugements les uns sur les autres : jugez plutôt qu'il ne faut rien mettre devant votre frère qui le fasse buter ou tomber »  Romains 14 : 13, version FBJ. Relevons ici ce que bien des constitutions humaines ont reproduit : le droit inaliénable, voire inaltérable, de la liberté individuelle. Chacun peut revendiquer l’implication de son « je ». Pour autant, personne n’évitera de comparaître devant Dieu.

Cela dit, Dieu nous a créés pour être en relation et en relation responsable. L’évangile

nous enjoint de mettre au placard nos suffisances à détecter les pailles qui sont dans l’œil de notre voisin, alors que nous demeurons aveugles sur la poutre qui obstrue notre propre vision. Le Seigneur a qualifié d’hypocrite ce comportement (cf. Luc 6 : 41-42). Reconnaître que

chacun de nous, en tant que fils ou filles de Dieu, n’appartient qu’au Père, devrait nous immuniser contre le mal récurrent de vouloir posséder l’autre. Chaque être est unique et irremplaçable. On ne peut même pas dans un couple annexer le conjoint sous son autorité. L’expression malheureuse : «  je te connais comme si je t’avais fait » relève que de la mauvaise galéjade. Personne, hormis Dieu, ne peut s’approprier l’autre. Même nos enfants ne nous appartiennent pas au sens fort du terme… La plupart des malheurs du monde s’arquent boute  sur cette méprise.

 

La grande leçon des évangiles et des commentaires consiste à nous faire prendre conscience d’une inévitable bévue. Elle consiste à nous faire croire que l’on peut se prendre pour Dieu le Père. Un seul, plus puissant que nous, a osé le faire et sa fin sera pitoyable. Dans la parabole rapportée par Matthieu sur l’ivraie et le bon grain, le Seigneur Jésus nous conseille vivement de laisser croître ensemble les deux et de laisser à Dieu le soin de séparer le vrai du faux. C’est assurément, pour nous qui vivons en relation les uns avec les autres, le conseil le plus délicat et le plus impérieux à suivre. Notre histoire française nous en dit long sur les prises de pouvoir de l’Eglise avec l’Inquisition, les procès en sorcellerie, en  blasphème, sans compter  l’emploi de la torture etc. La tentation suprême instillée par le maître de ce monde (le diable= διάβολος = celui qui divise) a produit ses effets. Ils sont légion ceux qui veulent usurper le trône de Dieu ! Pauvre humanité ! Pauvre de nous !

La réaction positive consiste, paisiblement, à prendre acte de la cohabitation du bien et du mal, sachant qu’elle n’aura qu’un temps. Dieu, rappelons-le, a la maîtrise de l’histoire de cette humanité.

Le corollaire de ce sujet, nous conduit au respect et à l’humilité. Personne ne détient la vérité absolue. L’apôtre Paul sera obligé de rappeler aux Corinthiens trop imbus de leurs dons spirituels que l’amour est l’accomplissement le plus solennel de l’humain (cf. 1 Corinthiens 13 : 13). Pour le reste il dira : « nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie, mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra. Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; lorsque je suis devenu homme, j'ai fait disparaître ce qui était de l'enfant. Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face ; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu » 1 Corinthiens 13 : 9-12, version LSG.  

L’expérience spirituelle devrait nous délivrer de la conviction d’être plus purs que les autres. Le larron sur la croix est la bonne surprise des évangiles. Observons que dans notre monde, l’intégrisme sectaire (toutes religions confondues) est la cause première de nombreux conflits sanglants et dévastateurs. L’aspiration à une justice immanente, propre de l’homme, devrait fléchir la tête et les genoux devant la transcendance divine. Car en fait, c’est bien lui qui aura le dernier mot sur nos vies. Cette espérance est réconfortante, car lui seul, pourra percer la vérité sur notre être profond. Avons-nous seulement découvert cette vérité sur nous-même ?

En lien avec notre sujet, qu’avons-nous fait des recommandations du Seigneur ? Chacun devrait pouvoir apporter une réponse sérieuse à cette question. Car notre vie, à la fin du fin,  se profile comme un examen de passage. Même parmi ceux et celles qui se prétendent chrétiens, il y

aura des reçus et des recalés. Le Christ n’aura pas cessé, par amour, de réveiller nos consciences (ex. Matthieu 5 : 23-24). Fait extraordinaire, jamais la perspective du jugement dernier n’est présentée comme une menace. Dieu, par Jésus-Christ, ne force personne à accueillir la promesse qu’il nous a faite (cf. Jean 14 : 1-3). Nous sommes à l’opposé d’une posture de la terreur pour convaincre les récalcitrants…

L’aspiration à la justice nous éveille à la bienveillance divine. C’est elle qui servira d’étalon à l’appréciation de nos dispositions intérieures. Le Seigneur s’est penché sur les plus déshérités, les plus démunis, les plus orphelins de joie, pour nous ouvrir à son langage d’amour. L’image qui traduit le mieux les sentiments profonds du Seigneur se trouve décrite par Matthieu (cf. Matthieu 23 : 37). La photo d’une poule rassemblant ses poussins fait partie des illustrations les plus touchantes de l’amour du Christ.

 

Le Christ a répondu à l’injustice en pratiquant l’amour. Il nous dit que c’est la seule force qui peut désamorcer l’engrenage de la violence par la vengeance. La règle de conduite du Seigneur se trouve magistralement énoncée dans son discours sur le pain de vie :

« Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n'aura jamais faim ; qui croit en moi n'aura jamais soif. Mais je vous l'ai dit : vous me voyez et vous ne croyez pas. Tout ce que me donne le Père viendra à moi, et celui qui vient à moi, je ne le jetterai pas dehors ; car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé. Or c'est la volonté de celui qui m'a envoyé que je ne perde rien de tout ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite au dernier jour. Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » Jean  6 : 35-40, version FBJ. 

L’apôtre Paul rappellera l’intentionnalité  indéfectible et irréfragable de Dieu  à son jeune disciple et enfant spirituel Timothée : « Cela est bon et agréable devant Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » 1 Timothée 2 : 3-4, version LSG. Parlant de ses apôtres, Jésus témoigna ainsi devant son Père : « J'ai gardé ceux que tu m’as donnés, et aucun d’eux ne s'est perdu, sinon le fils de perdition ».  Jean 17 : 12, version LSG.

 

Selon le message du Christ, un aspect inattendu devrait accompagner notre aspiration à plus de justice. A observer de plus près l’injonction du Sauveur, rapportée en Matthieu 5 : 43-45, on s’aperçoit que notre soif de justice devrait entraîner une relecture de la loi royale. En effet, aller au-delà de l’amour du prochain en intégrant l’ennemi, l’opposant, le malfaisant, le méprisant, le calomniateur, autrement dit, tous ceux qui nous déstabilisent ou simplement nous incommodent, est autrement plus prégnant. Le bon médecin Luc a glané ces paroles du Maître : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel merci vous revient ? Car même les pécheurs aiment ceux qui les aiment.  Et, en effet, si vous faites du bien à ceux qui vous font du bien, quel merci vous revient ? Même les pécheurs font de même. Et si vous prêtez (à ceux) dont vous espérez recevoir, quel merci vous revient ?  Même les pécheurs prêtent à des pécheurs, afin de recevoir l’équivalent… »  Luc. 6 : 32-34, version SQE.

Ainsi, notre aspiration à plus de justice (d’essence divine) est mise à mal par cette relecture de la

loi. Comment bien se positionner ? Jusqu’où peut-on aller sans perdre la face ? Comment être équilibré dans notre action pour qu’elle soit correctement perçue ? Comment éviter de se défausser devant une telle mission ? Le Seigneur semble énoncer une vérité qui nous file entre les doigts. Et même, si dans des conditions exceptionnelles, nous nous sentons portés à pratiquer le bien de cette façon, de là à ce que nos actes de compassion deviennent habituels, il y a loin de la coupe aux lèvres ! Or, non seulement notre aspiration à la justice devrait nous conduire à plus de cohérence dans nos attitudes et comportements, mais plus encore le Christ nous fait comprendre que cela devrait faire partie intégrante de nos vies. Revient à ma mémoire la phrase d’un proverbe chinois :

« Aime-moi  lorsque je le mérite le moins, c’est alors que j’en ai le plus besoin ».

Dans la parabole qui traite de la justice qui ponctuera notre histoire, le Christ sous le symbole du roi énonce la vérité suivante : « En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait »  Matthieu  25 : 40, version FBJ. Autrement dit, ceux qui auront agi sans calcul, mais de façon naturelle, seront surpris en bien. Pourquoi ? Ce ne sont pas nos gestes d’amour, de bienfaisance et d’empathie qui seront pris en compte, mais leur intentionnalité. La raison en est limpide, elles  décrivent un Christ bénéficiaire. Toute notre comptabilité de nos bonnes œuvres, tout le mérite et les honneurs ne nous ouvrent pas la porte du salut en Christ… Elles révèlent simplement et humblement les conséquences d’une foi qui s’est déjà installée dans le royaume de Dieu. Ainsi, derrière chaque individu le Christ apparaît. C’est lui qu’il nous faut discerner derrière chaque humain. Elle est bien là l’aventure de la foi !

 

Conclusion :

 

« La justice humaine, qui ne voit que les actions, n’a qu’un pacte avec les hommes, qui est celui de l’innocence ; la justice divine, qui voit les pensées, en a deux, celui de l’innocence et celui du repentir » Montesquieu, artiste, écrivain, philosophe, (1689-1755).

 

Quoi de plus normal que nous aspirions à plus de justice ! Seulement quand nous approfondissons le message des évangiles, on prend conscience du vrai contenu de cette bonne disposition. Et là, on se sent mal ! Dieu merci ! Ce mal est nécessaire à notre progression. Pour que le bien s’installe naturellement en nous, il nous faut de la patience et de la confiance en Dieu. L’aspiration à plus de justice est un vrai parcours du combattant…

Heureusement, Christ nous a ouvert la bonne voie : « Je vous ai dit ces choses, afin que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde; mais prenez courage, j'ai vaincu le monde » Jean 16 : 33, version LSG.

                                                                               Jacques Eychenne

 

PS : TOB, traduction Œcuménique de la Bible ; LSG, Louis Segond ; FBJ, French Bible de Jérusalem ; SQE, Synopse des Quatre Evangiles.

 

 

 

 

 

 

 

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