Don et Abandon

 

 

 

           Don et Abandon

                    ou

          l’engagement de foi

Introduction :

 

Précisons d’abord les mots :

 

Le don est un acte volitif qui se traduit par une dépossession volontaire. On peut donner ce que l’on a, mais aussi ce que l’on est. Dans ce cas la forme pronominale est appropriée (se donner).

 

L’abandon : en vieux français s’écrivait en deux mots : a-bandon. Le a privatif était lié à : bandon, un mot d’origine germanique qui signifie : être à la merci de… Aujourd’hui le mot est entendu comme un renoncement à la possession de quelque chose. Là encore la forme pronominale engage à se remettre entre les mains d’un autre (s’abandonner). Comme nous le constatons ces descriptions sommaires révèlent toute la complexité des comportements humains.

 

Notre vie est en perpétuelle tension entre le don et l’abandon. Dès lors comment orienter l’activation positive de nos choix ? Laissons de côté tous les processus de culpabilisation en la matière, et essayons d’avoir une compréhension dynamique sur le sujet  afin d’être tirés vers le haut. Et d’abord, pourquoi cette tension existe-t-elle ?

Aussi loin que nous pouvons remonter dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons trace de cette confrontation. Les bonnes intentions ne se traduisent pas toujours en don et abandon. Est-ce la conséquence de la rupture de relation de confiance à Dieu ? C’est le constat que présentent tous les envoyés de Dieu. L’amour est le mot remède, le mot magique, qui est utilisé dans toutes les situations conflictuelles. Quand on l’emploie la tension semble s’évanouir. Pourtant rien n’est résolu pour autant, car nous ne savons pas aimer, nous avons beaucoup de mal à donner, et a fortiori, à nous abandonner.  Autrement dit : si le don pose problème, que dire de l’abandon ! L’être humain a toujours eu cette incurable indigence à être dans la possession. Le besoin et le faire valoir semblent mal s’accommoder au don et encore moins à l’abandon.

 

Développement :

 

La révélation biblique prend à revers la tendance naturelle de l’être humain. Elle résume les données essentielles qui doivent orienter ses choix de vie. Moïse a transmis au peuple d’Israël cette directive stupéfiante d’absolu : « Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force. » Deutéronome 6 : 5 (précisons que cette déclaration - ce sch’mah Israël - fait partie de la confession de foi de la religion juive). Marc, dans son évangile, rapporte les paroles de Jésus en réponse à la question d’un scribe sur l’importance des commandements, et il reprend la maxime énoncée à Moïse : « Jésus répondit : voici le premier : écoute, Israël, le Seigneur, notre Dieu, est l'unique Seigneur : et : tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là. » Marc 12 : 29-31, version Nouvelle Edition de Genève.

Cette référence de Jésus sur l’exigence de l’amour nous renvoie concrètement à la notion du don. Aimer, dans le contexte de la révélation biblique, serait : donner son maximum sur les plans affectifs, intellectuels et physiques, à Dieu (si l’on est croyant) et au prochain, mais est-ce possible ? La tension provient du fait que nous ne sommes pas toujours prêts à tout donner. Nous tenons trop à nos jardins secrets. Dans la phrase de l’Ancien Testament, comme dans celle du Nouveau, le mot dérangeant est le « tout ». Et puis, est-ce raisonnable de tout donner ? Ne serait-ce pas se perdre dans ce tout ? Si je donne tout, ne serai-je pas à mon tour en difficulté ? D’ailleurs n’y a-t-il pas un danger à donner le tout de son cœur, de son âme, de sa pensée et de sa force, même à Dieu ? Ne serait-ce pas une dépossession de son moi profond ?

Pour répondre à ses questions, l’humain spirituel bien intentionné, s’est construit un univers rassurant. Ne pouvant être dans le don total, il s’est réfugié dans des pratiques lui permettant de donner une partie de lui-même. C’est ainsi que l’on a construit des listes de bonnes actions, des actes de dévotion, des participations à des cérémonies religieuses etc. Ainsi le croyant s’est senti rassuré et quelque part quitte devant Dieu et les hommes. Si ces pratiques ont une valeur positive, la vraie question est de savoir ce qui se cache derrière ces bonnes intentions. Force est de constater que nos parcours sont parsemés d’ambiguïté, de duplicité, de mensonges, de chausse-trappes etc.

Déjà le prophète Esaïe avait dénoncé le comportement de ceux qui se donnent bonne conscience par des pratiques qui ne les engagent pas : « que m'importe la multitude de vos sacrifices ? dit l'Éternel. Je suis rassasié des holocaustes de béliers et de la graisse des veaux ; je ne prends point plaisir au sang des taureaux, des brebis et des boucsCessez d'apporter de vaines offrandes : j'ai en horreur l'encens, Les nouvelles lunes, les sabbats et les assemblées ; je ne puis voir le crime s'associer aux solennités. »  Esaïe 1 : 11, 13, version NEG. 

 

Hier, c’étaient des sacrifices vides du don de soi, aujourd’hui, d’autres sacrifices ont pris place, seules les formes et les circonstances ont changé.

Voilà pourquoi il est bon de réentendre la définition de l’amour dans le sens du don. C’est en donnant et en se donnant que l’on s’enrichit, c’est en voulant garder pour soi que l’on s’appauvrit. Tel est le principe cardinal de l’enseignement du Seigneur Jésus. Ne dira-t-il pas : « il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Jean 15 : 13, version NEG.

Avant de nous demander de lui donner le « tout », il convient de prendre en compte que Dieu s’est impliqué en nous donnant ce « tout ». Dieu a tant aimé qu’il a donné son fils (cf. Jean 3 : 16). Le Seigneur lui-même dira de sa personne à la Samaritaine : «  si tu connaissais le don de Dieu… » Jean 4 : 10. L’apôtre Paul confirmera cette réalité : « le don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle en Jésus-Christ notre Seigneur. » Rom 6 : 23, version NEG. C’est parce que Dieu nous a aimés en nous offrant ce « tout » que l’apôtre peut écrire : « toute grâce excellente et tout don parfait descendent d'en haut, du Père des lumières, chez lequel il n'y a ni changement ni ombre de variation. » Jacques 1 : 17, version NEG.

 

Mais alors ce “tout” que Dieu sollicite, n’est-ce pas pour nous faire comprendre qu’il nous a déjà été donné. Dieu ne demanderait rien de moins qu’une réciprocité dans le langage de l’amour. Son don précède le nôtre. La foi  doit  appréhender cette sublime réalité, même si elle contrarie notre tendance naturelle.  

L’apôtre Paul aura cette phrase osée à l’adresse des Corinthiens : « ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ?”  1 Corinthiens  6 : 19, version Bible de Jérusalem. La vie que nous chérissons ne nous appartient pas. Le propos est fort ! Paul considère que cette vie est don de Dieu (même si on a la liberté de nier le fait). Certes, nous pouvons en disposer à notre guise, mais l’injonction divine est de nous conduire dans la recherche du pourquoi elle nous a été donnée. L’exigence du « tout » devient une pertinente incitation à entrer en apprentissage d’une dépossession volontaire.  N’est-ce pas la boulimie de possessions,  qui sous de multiples formes, nous éloigne de la conception d’un don authentique de soi ?

Maintenant, est-ce qu’une compréhension profonde du don peut nous conduire à l’abandon, surtout si on l’entend à la forme pronominale (s’abandonner) ?

Observons qu’il est presque toujours gratifiant de donner, mais qu’il en va différemment quand on veut se donner. Se donner conduit au renoncement, donc quelque part  à l’abandon. L’action d’activer une dépossession, de renoncer à tous les encombrants de nos vies, n’est pas démarche aisée. C’est l’œuvre de toute une vie. Sans aide, notre sac à dos peut être trop lourd à porter ! L’aide divine qui nous est proposée s’appelle : le Saint-Esprit.

 

Jésus a eu cette phrase choc : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. » Marc 8 : 34, version Bible de Jérusalem (ἀπαρνησάσθω = refuser, repousser, renier, renoncer à soi-même. La compréhension de ce verbe peut être éclairée par le reniement de l’apôtre Pierre, le même verbe est employé. cf. Matthieu 26 : 34). Il n’est point question dans ce texte de la dévalorisation de soi, mais plutôt de repositionner la place que les êtres et les choses peuvent prendre dans nos vies. C’est ce type de renoncement qui a conduit l’apôtre Paul à dire : «   nul d'entre nous ne vit pour soi-même »  Romains 14 : 7, version Bible de Jérusalem. Ainsi  l’orgueil, la propre suffisance, le désir de toujours posséder seraient les principaux obstacles à la relation. Le renoncement commence par une dépossession. Comme dans beaucoup de disciplines, Il faut apprendre à désapprendre avant de réapprendre.

 

« Le renoncement est le fruit de tout apprentissage » Christian Bobin, dans lettres d’or.

 

Sur le plan spirituel, cette démarche est souvent mal perçue par le citoyen lambda, car elle est comprise comme une démission, un refus d’assumer sa responsabilité.

En fait, c’est totalement le contraire. Il faut beaucoup de confiance en soi pour s’abandonner à celui qui nous a donné vie. La tension dont nous parlions au début entre le don et l’abandon provient en partie du fait que nous ne voulons pas nous départir de ce que nous croyions être nôtre. On ne veut ni se démettre, ni s’en remettre à un être invisible, inaccessible, que l’on croit totalement absent.

 

Sur un plan spirituel, assumer sa condition humaine engage à reconnaître son lien avec Dieu le Père et à lui faire confiance en toutes circonstances. S’abandonner est le propre de l’acte de foi. Se charger de sa croix, c’est assumer un choix relationnel qui nous lie à Dieu, le créateur de l’univers. C’est par l’expérience dans les petites choses que notre confiance en Dieu grandit. La foi devient passage du visible à l’invisible. Elle est acceptation et non résignation devant les évènements de la vie. C’est pour cela que l’apôtre Paul a écrit aux chrétiens de Rome : « car j'estime que les souffrances du temps présent ne sont pas dignes d'être comparées avec la gloire à venir qui doit nous être révélée… Mais nous savons que toutes choses travaillent ensemble pour le bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qui sont appelés selon son propos. »  Romains 8 : 28, version Darby (συνεργέω = coopérer, travailler avec). L’acte de foi du croyant consiste à acter le fait suivant : si Dieu par amour nous a donné vie, c’est pour bien la vivre. C’est donc à dessein qu’il met tout en mouvement (en synergie) pour notre bien. Et ce n’est pas parce que nous ne percevons pas toujours son action, qu’il demeure absent. Il agit comme une montée de sève dans l’arbre, en silence, mais avec force, même si nous ne la voyons pas. Pourtant ses effets au printemps deviennent évidents. Alors, reconnaissons que nos perceptions de l’action divine sont souvent parasitées par tous nos encombrants.

Ainsi l’abandon, si facile à prodiguer à notre entourage, est une quête qui conduit au sommet de la foi. Les ultimes résistances à vaincre nos dernières réticences, à nous abandonner à Dieu, sont la marque des héros des évangiles.

 

Le Christ, notre Maître, à Golgotha  a expérimenté cette réalité. La dernière grande question, posée par le Seigneur à son Père, fut : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Marc 15 : 34. Or, quelques instants plus tard, le Seigneur trouve la réponse à sa question et s’écrie : « Père ! Entre tes mains je remets mon esprit. Et ayant dit cela, il expira. » Luc 23 : 46, version DRB (παρατίθημι = dans le sens premier : se placer auprès de, offrir, présenter. Ici la forme verbale permet de traduire : remettre, confier). Le Christ a  trouvé sa réponse en s’en remettant à Dieu son Père. C’est au travers de son abandon qu’il a découvert l’apaisement et la certitude d’être entendu et accueilli.

Si sur cette terre le sentiment d’abandon peut laisser des traces indélébiles dans notre mémoire, il n’en va pas de même dans notre relation à Dieu. Spirituellement l’invitation du message du Christ  est délivrance de nos peurs existentielles. Il est passage des douleurs d’un abandon au bonheur de s’abandonner à un Père qui ne nous déçoit jamais.

 

Le « tout » dont nous parlions tout à l’heure est peut-être à comprendre dans ce sens : s’abandonner complètement. C’est par l’expérience relationnelle avec Dieu qu’il est sûrement possible d’y accéder…

 

Pourquoi est-il important de s’abandonner à notre Père céleste ? Tout simplement parce que cette expérience est positive pour celui ou celle qui la vit. « Dieu lui-même a dit : Je ne te laisserai ni ne t'abandonnerai ; de sorte que nous pouvons dire avec hardiesse : le Seigneur est mon secours ; je ne craindrai pas. Que peut me faire un homme ? » Hébreux 13 : 5-6, version Bible de Jérusalem. « Cieux, criez de joie, terre exulte, que les montagnes poussent des cris, car Yahvé a consolé son peuple, il prend en pitié ses affligés. Sion avait dit : " Yahvé m'a abandonnée; le Seigneur m'a oubliée. " Une femme oublie-t-elle son petit enfant, est-elle sans pitié pour le fils de ses entrailles ? Même si les femmes oubliaient, moi, je ne t'oublierai pas. » Esaïe  49 : 13-15, version FBJ. Lire encore Romains 8 : 31-39 ; la parabole du grand souper Luc 14 : 15-24 ; mais encore : 2 Corinthiens 4 : 3-18 : Psaume 23.

Pour toutes ces raisons et ces témoignages, notre acte foi est don et abandon.

 

Conclusion :

 

Dieu en nous donnant la vie, nous donne aussi une carte d’invitation. Que dit-elle ?

« Prêtez l'oreille et venez vers moi, écoutez et vous vivrez. » Esaïe 55 : 3, version FBJ. Ailleurs, le Seigneur Jésus réitérera cette invitation : « venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes. Oui, mon joug est aisé et mon fardeau léger. »  Matthieu 11 : 28-30, version FBJ.

Comme dans la parole de Luc 14 : 17, Dieu sollicite notre confiance. Même si le parcours est long, pénible, et même parfois périlleux, Dieu par Jésus-Christ nous encourage toujours à agir avec foi et amour. Allons à lui tel que nous sommes avec ce désir d’être transformé par son esprit. Alors les mots de don et d’abandon prendront sens. La valeur d’un humain tient dans sa capacité à donner plus qu’à recevoir.-

 

« Il y a dans la vie des vagues de bonheur qui nous transportent vers le chaud, le bon et le doux de nous-mêmes et nous ouvrent à l'abandon des échanges en réciprocité. » Jacques Salomé, la ferveur de vivre (2012).

 

« Veux-tu être heureux ? Donne du bonheur » Antoine de Saint-Exupéry.

 

                                                                                    Jacques Eychenne

 

 

 

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