A propos du jugement dernier

 

 

        A propos

             du

  jugement dernier

 Matthieu 25 : 31-46

 2 Corinthiens 4 : 3-6

 

Introduction :

 

L’ultime acte souverain de la tragédie humaine se trouve ponctué dans la Bible par un  jugement. Il est vrai que le sujet n’est guère, de nos jours, à la mode. Il semble même ne plus être crédible. Reconnaissons qu’il est plus gratifiant de parler d’un Dieu d’amour. Notre culture a conservé (dans son disque dur) le souvenir d’une conception médiévale du jugement dernier. Il était accompagné de profondes angoisses et de douleurs atroces. Cette théologie de la terreur s’inscrivait dans un programme bien pensé : faire pression sur les fidèles, afin qu’en ultime situation, ils fassent partie du troupeau des élus. La spéculation de la félicité éternelle a connu des jours heureux pendant des siècles, et il en reste quelques traces dans certains milieux, même chrétiens. Or, comme nous allons l’examiner ensemble, ni les descriptions horribles des damnés, ni même l’idée d’un rattrapage dans le lieu d’un purgatoire, n’ont de réelles justifications dans la révélation biblique. On cite souvent la parabole de l’homme riche et de Lazare pour affirmer la condamnation et les souffrances des damnés (cf. Luc 16 : 19-31), mais on oublie le caractère symbolique de l’enseignement de cette parabole. (J’ai traité ce sujet, consulter mon site internet : www.chretiens-en-marche.org, tête de chapitre : Réflexions, dernier sujet de la liste : Lazare et le mauvais riche). Même si peintres et sculpteurs du Moyen Age se sont emparés du sujet pour traduire le supplice et les nausées des damnés, la question que nous pouvons nous poser aujourd’hui est simple : Est-ce que cette théologie de la terreur est compatible avec l’ensemble de la révélation biblique ? Est-ce que l’objection fondamentale contre cette présentation ne repose pas sur la révélation d’un Dieu d’amour manifestée en Jésus-Christ, le fils bien-aimé qu’il nous faut écouter ? (cf. Matthieu 17 : 5 ; Luc 9 : 35).

 

Développement :

 

Le grand réformateur Luther a expliqué, comment il a cheminé d’une théologie de la culpabilité et de la peur à celle de la confiance en un sauveur qui justifie (nous délivre de toutes nos culpabilités). Faut-il dès lors choisir entre un Christ Juge ou un Christ Sauveur ? L’apôtre Jean nous donne un premier élément de réponse : « Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » Jean 3:17. Mais ailleurs : « Le Père ne juge personne, mais il a remis tout jugement au fils. » Jean 5 : 22. Le Nouveau Testament pourtant affirme la primauté de l’amour sur tout autre concept. Toutefois, la position de juge est-elle vraiment incompatible avec la notion d’un salut gratuit en Jésus-Christ ? Absolument pas. L’amour appelle une exigence de vérité et l’exigence de vérité mène à l’amour. Il y a appel réciproque. Ainsi, le Nouveau Testament n’a pas gommé la nécessité d’un jugement dernier. (Sur les vingt-sept livres qu’il comporte, seule à ma connaissance, la lettre de Paul à Philémon n’en parle pas. Tous les autres écrits développent le sujet avec plus ou moins de détails. Le livre des Actes est très sobre en la matière (cf. Actes 17 : 31), alors que Matthieu, adressant son évangile aux Juifs, en parle plus abondamment (cf. Matthieu 25 : 31-46).

 

La notion de jugement nous vient de l’héritage du judaïsme. Elle contenait déjà une compréhension surprenante : « vous verrez de nouveau la différence entre le juste et le méchant, entre celui qui sert Dieu et celui qui ne le sert pas. »  Malachie 3 : 18. D’après ce texte, le jugement dernier serait l’heure de la clarification. Mais cette dernière établit une différence à laquelle nous n’avons pas accès. Différence entre celui ou celle qui est fidèle à Dieu, et celui ou celle qui ne l’est pas. Pourquoi est-ce nécessaire de voir clairement cette différence ? Parce qu’elle est impossible à faire aujourd’hui. Chaque personne est un sanctuaire auquel Dieu seul a accès. Nonobstant, la Bible annonce une clarification nécessaire en vue de l’accession au plan final divin (cf. Le royaume des cieux). Sans cette clarification, il est impossible pour Dieu le Père, comme pour nous (simples mortels), d’établir une relation durable sérieuse et pérenne. Cette nécessité de clarification justifie déjà en soi le jugement (Il est qualifié de dernier, car il arrive en bout du bout de tous types de relation à Dieu).

Cependant, une analyse fine des textes anciens nous ouvre à une réalité inconnue de ce jugement. Celle d’un dévoilement, d’une révélation, exactement comme dans le dernier livre du Nouveau Testament, le livre de l’Apocalypse (Il révèle ce qui est derrière le voile, c'est-à-dire ce qui est caché et qu’il nous faut découvrir comme un chercheur passionné). Sur quoi repose ce dévoilement, cette réalité inconnue ?

 

Dans les écrits des Evangiles le thème de la surprise, à propos du jugement, est récurrent (cf. Matthieu 7 : 22-23 ; Matthieu 25 : 37-40). Le premier texte met en exergue une déclaration absolument bouleversante de Jésus. Jésus par anticipation prophétique imagine les surprises au jour du jugement. Il est vrai que l’humain a toujours tendance à étaler son brillant palmarès d’actes méritoires, mais se connaît-il vraiment ? a-t-il tout simplement compris que sa vocation consistait avant tout à aimer ? Il ne semble pas que ce soit la priorité de chacun, ni de nos gouvernants. Et pourtant, l’amour est la clef de voûte du seul programme qui peut perpétuer la vie. Peut-on dès lors parler d’utopie dans notre Occident sécularisé ?

Notre pays qui prône la laïcité (à la française) a plus ou moins réduit la foi dans le projet divin, à une névrose infantile en quête d’un Père tout-puissant. Une mauvaise compréhension de la question du jugement et des fautes de sens peut y conduire, mais heureusement la foi n’a rien de commun avec la crédulité. L’accueil de l’enseignement du jugement est avant tout reconnaissance que Dieu est souverain (bienveillant) dans la maîtrise de l’histoire des hommes. Cet enseignement fait entrer le chrétien en résistance contre toutes les velléités humaines de s’approprier l’avenir du monde.

 

Daniel Marguerat a justement écrit : « La croyance au Jugement dernier se nourrit d’une protestation contre le mal. Très exactement, elle réagit à l’excès du mal dans le monde en refusant de renoncer aux valeurs de justice, de paix et de respect de l’humain. Croire au Jugement dernier, c’est refuser d’abandonner le monde à une logique de domination […] Croire au Jugement, c’est entrer en résistance. (1)

 

La première forme de résistance est énoncée par l’évangéliste Matthieu : « ne vous posez pas en juge, afin de n'être pas jugés. »  Matthieu 7 : 1, version TOB. Ce texte pose clairement l’interdit de s’arroger le pouvoir de jugement. Répétons-le avec force, ce pouvoir n’appartient qu’à Dieu seul. Certes, cette affirmation ne gomme pas la nécessité d’avoir du discernement. Il est nécessaire de procéder à des évaluations sur les choses et les êtres, (c’est-à-dire d’assumer la responsabilité de dire la vérité) mais jamais d’enfermer quiconque dans un jugement définitif et sans appel. Cela est d’ autant plus nécessaire que notre perception de la vérité n’est jamais totalement objective. Elle est ce que nous percevons personnellement de la vérité. Or, à l’évidence, la vérité des uns n’est pas celle des autres. Il y a en chacun de nous une part inaccessible à laquelle personne sinon YHWH-AdonaÏ (le vrai nom de Dieu… Dieu étant un générique) a accès.

 

Le texte de Matthieu (cf. Mattieu 25 : 31-46) est éloquent à ce sujet. Nous ne savons pas lire notre propre histoire, et nous avons parfois une idée fausse de ce que nous avons vécu. C’est pour cela que le jugement dernier, la dernière clarification dira le vrai sur nous-mêmes, et il y aura inévitablement des surprises. Le Christ a mis ses auditeurs en garde contre la tentation de poser un jugement sur les autres. Entrer en résistance, c’est faire confiance à YHWH. Lui seul détient toutes les informations sur chacun de nous. Plus encore, il conteste aux humains la volonté de s’emparer de ce qui lui appartient en propre. Le mystère de la vie est du registre de son amour pour nous. Ainsi, le fait d’accueillir l’enseignement du jugement tel qu’il est présenté dans les Evangiles, nous immunise contre le danger de réduire l’humain à notre seule perception de son histoire. C’est cela entrer en résistance dans le lien de l’amour. L’apôtre Paul va confirmer cette approche :

« À présent, nous voyons dans un miroir et de façon confuse, mais alors, ce sera face à face. À présent, ma connaissance est limitée, alors, je connaîtrai comme je suis connu. »  1 Corinthiens 13 : 12, version TOB.

 

La métaphore utilisée par l’apôtre fait sens. Dans le monde antique, les miroirs étaient faits d’un métal poli qui renvoyait une image un peu floue. Cette métaphore nous renvoie à une réalité difficile à accepter parfois. Nous avons une image déformée de nous-mêmes et le jugement révèlera qui nous sommes vraiment. Cet enseignement biblique a pour vertu de nous faire grandir dans cette connaissance qui conditionne la qualité de toutes relations (à Dieu et à l’humain). Cette clarification a l’aspect positif de nous libérer du jugement à venir…

Le jugement dernier n’a rien de commun avec un acte arbitraire et implacable du Tout-Puissant. On ne peut le réduire à une simple sentence de justice. En fait, ce jugement clarificateur est un acte protecteur de Dieu. Il ouvre une fenêtre qui nous donne accès à une perspective. Celle de briser le repli impudent du monde sur lui-même, de l’individu sur lui-même (commencement et fin en soi). Ce monde qui veut mettre Dieu entre parenthèses, et qui se prend pour la référence suprême, usurpe naïvement un pouvoir qui n’appartient qu’à Dieu (C’est pour cela que dans la relation, il est présenté comme un Père). Cet impérialisme du pouvoir sur autrui, cette ambition démesurée d’être sa référence et la référence pour les autres, s’arrêteront à l’instant de ce jugement dernier. Si Dieu par amour ne mettait un terme à ce délire mondial, il y aurait fort à parier que le monde se détruirait. Alors, ne nous prenons pas pour Dieu en posant des jugements hâtifs sur des faits que nous méconnaissons profondément.

 

Daniel Marguerat écrit à ce propos : « Se proclamer pur et dénoncer l’impureté des autres, c’est anticiper la sentence du Juge des temps derniers. C’est se vouloir Dieu et légitimer la tyrannie. Cette identité usurpée est une identité meurtrière […] L’espérance du Jugement délivre du crime de se vouloir pur […] l’intégrisme sectaire est le cancer de toute religion. Mais plus encore que l’islam ou le judaïsme, le christianisme aurait dû s’en prémunir, ses textes fondateurs détenant l’antidote du sectarisme. Cet antidote est l’affirmation d’un Dieu qui offre à l’homme de vivre d’une parole qui le précède et le fonde, mais lui dénie le droit de se prétendre détenteur des valeurs. L’antidote du sectarisme est de croire au Jugement universel » (2)

 

Pourquoi le jugement dernier demeure toujours incontournable ? Ou pourquoi cette clarification s’impose-t-elle encore ?  Tout simplement parce que personne ne détient l’absolue vérité. Depuis que le monde est monde, les humains n’ont jamais réussi à réaliser entre eux les conditions d’un vivre ensemble harmonieux, pire encore, les moyens de destruction de plus en plus sophistiqués ont supplanté les élans d’un construire ensemble.  Afin d’éviter une destruction totale de la race humaine (elle se détruirait à plus ou moins long terme), Dieu démontre qu’il a la maîtrise de notre histoire. Il a un projet de sauvegarde et de transformation de la vie.  Le jugement dernier a donc cette autre vertu de nous placer devant l’évidence de nos limites, et de faire le pas humble de les accepter.  

Contrairement aux interprétations humaines, la clarification au temps du jugement n’est jamais présentée comme une contrainte pour forcer les gens à croire. La liberté de la foi est soulignée pour bien faire comprendre que chacun choisira en définitive sa destinée.

 

« La destinée ne vient pas du dehors de l’homme, elle sort de l’homme même » Rainer Maria Rilke.

 

Les paroles du Christ sont absentes de vengeance, elles appellent à la prise de conscience que nous sommes aimés de Dieu. Face à Jérusalem Jésus a déployé ce message à la fin de son ministère :

« Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l'avez pas voulu ! Voici, votre maison vous sera laissée déserte ; car, je vous le dis, vous ne me verrez plus désormais, jusqu'à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur ! »  Matthieu 23 : 37-39, version TOB.

Cette prophétie sur la destruction du temple de Jérusalem par les légions romaines le 29 août de l’an 70 est présentée comme une anticipation du jugement dernier. Or, ce texte nous place devant un constat qui a conduit aux lamentations, à la désolation, à une tragédie. Pourquoi la maison d’Israël (symbole de l’humanité rebelle) a-t-elle été laissée déserte ? « Vous ne l’avez pas voulu ». L’amour du Christ est venu mourir en place d’une volonté de refus. Mais essayons d’aller plus loin avec le texte référence de Matthieu. Après avoir dit que Dieu seul connaît la vérité sur chacun, pourquoi la surprise est-elle au rendez-vous du jugement pour tous, élus ou réprouvés ? Parce que personne n’a eu conscience d’être en relation (non avec l’humain) avec celui qui se positionne comme un Père. La déclaration du Seigneur est touchante, elle prouve sa démarche bienveillante pour les plus démunis, les plus défavorisés… Le Christ énonce ce qui a été fait : « en vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ! »  Matthieu 25 : 40, version TOB. Le Christ, fils de l’homme, manifeste sa solidarité avec le parcours de vie des plus fragiles  (ἐλάχιστος = le moindre, le plus petit, Matthieu 2 : 6 ; 5 : 19). Il les appelle ses frères…

 

La surprise est maintenant pour nous. Quel choc ! Celui qui a reçu de Dieu le Père tout le processus du jugement (cf. Jean 5 : 22), celui qui est venu d’abord pour aimer, et non pour juger (cf. Jean 3 : 17), celui qui, tout nimbé de gloire, présidera à cette grande clarification vient s’abaisser en s’identifiant au plus fragile parmi nous. On rejoint la symbolique du lavement des pieds, moment au cours duquel, Jean dit qu’il mit le comble à son amour pour nous (cf. Jean 13 :1).

 

Le texte de Matthieu appelle deux remarques :

- Le critère au jour du jugement portera sur notre attention à nos frères d’humanité.

- la pierre de touche de la clarification (jugement) portera sur notre attitude face aux besoins fondamentaux de nos frères d’humanité (avoir faim, avoir soif, être étranger, être nu, malade, rendre visite aux prisonniers, être venu vers Christ (avoir par la foi adhéré à son projet) et non sur une connaissance, une brillance intellectuelle ou une réussite professionnelle évaluée en Euros.

 

En résumé, la seule question peut être du genre : Avons-nous assumé notre vocation d’humain en regard de la vie du Christ ? (cf. 1 Pierre 2 : 21).

Nous sommes aux antipodes d’un Dieu autoritaire et despotique qui applique une sentence de jugement irrévocable, en ajustant des douleurs physiques proportionnellement  aux agissements des vivants. Et si l’on considère que certains se complaisent à entrevoir une souffrance éternelle, on est dans la caricature grossière du plan divin.  Dieu est pour la vie, non pour la mort. Un Père a-t-il des enfants pour les faire périr de sa propre volonté ? Dans l’affirmative, ce ne peut être que l’œuvre d’un déséquilibré ! Cette présentation est surannée.

 

Conclusion :

 

Le jugement est donc bien le passage obligé d’une clarification nécessaire. Il ouvre la fenêtre  d’un espoir que les humains n’ont pu écrire et chérir. Il conduit à un monde nouveau avec de nouveaux cieux et une nouvelle terre. La mort ne sera plus. Dieu dit : « Je fais toutes choses nouvelles. Et il dit : Ecris ; car ces choses sont certaines et véritables » Apocalypse 21 : 5.

 

                                                                                  Jacques Eychenne

 

(1) « Nous irons tous au paradis », Marie Balmary, Daniel Marguerat, Albin Michel, 2012, p.33.

(2) Idem, p.91, 92.                                                                                              

 

 

 

 

 

 

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