Nicodème

 

 

  Nicodème

Jean 3 : 1-12

 

Introduction :

 

L’entretien  de Jésus avec ce grand notable pharisien Nicodème est unique, solennel, émouvant, et d’une grande simplicité.  De ce fait, il importe de bien le situer, dans l’histoire du début de ce premier siècle de notre ère chrétienne, à Jérusalem. De plus, sur un plan théologique, il développe les aspects les plus prépondérants de ce que l’on appelle communément la conversion. Ce temps mémorable de la rencontre  entre les deux hommes a lieu au début du ministère du Christ, alors que ce dernier arrive à Jérusalem pour la Pâque des Juifs. Mais, au cours de la journée un évènement inattendu et choquant eut lieu dans le temple, haut lieu des festivités imminentes.

« La Pâque des Juifs était proche, et Jésus monta à Jérusalem. Il trouva dans le temple les vendeurs de bœufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les bœufs; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables ; et il dit aux vendeurs de pigeons : Otez cela d'ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. »  Jean 2 : 13-16.

Alors qu’il était interdit de profaner les parvis du temple (cf. On ne pouvait même pas entrer avec un bâton, une bourse ou un fardeau), Jésus découvre un spectacle haut en couleur, dans le style des bazars d’orient. Cette maison, qui devait être consacrée principalement à la prière, s’était transformée en halles de Rungis puissance dix. Le Seigneur laisse alors éclater son indignation. Il chasse tous les animaux, renverse les tables des changeurs venus échanger la monnaie émise par le Sanhédrin (monnaie du temple) contre les monnaies grecques et romaines, dans une cohue gigantesque. C’est un temps fort qui révèle l’autorité de Jésus de Nazareth en restituant au temple sa vocation première. Mais ce faisant, il s’affrontait inévitablement au pouvoir en place, donc au Sanhédrin lui-même, dirigé par Anne et Caïphe (cf. Luc 3 : 2). Or, on sait par différentes sources historiques que les familles des grands prêtres avaient la mainmise financière sur le juteux trafic du temple, surtout en période de fête. Nicodème en tant que chef était certainement membre du Sanhédrin. De ce fait, on peut très bien comprendre son émoi…

 

Développement :

 

Mais qui est Nicodème ? Naqdimôn en Hébreu, transcrit en Grec par Nicodèmos est aussi attesté dans le Talmud qui ajoute bèn Gouriôn. La signification de son nom est porteuse d’espérance : « peuple vainqueur". Redisons-le, on s’accorde à penser que Nicodème

faisait partie du Sanhédrin. Cette haute assemblée, grand conseil de Jérusalem, sorte de conseil municipal, gérait toutes les affaires courantes sous la haute surveillance du pouvoir  Romain. Il comprenait 70 membres. Il était présidé par le grand-prêtre en service. Il était à l’image du conseil qui avait entouré jadis Moïse (cf. Nombres 11 : 16, 25 ; Exode 18 : 17-27 ; 24 : 1,9). Il était composé de sadducéens (la classe sacerdotale. Elle était dominante, et elle régissait tout ce qui concerne le temple et les fêtes religieuses), de pharisiens ou peroushîms (Ils avaient des représentants dans toutes les communautés d’Israël. Ils étaient plus centrés sur les aspects pratiques de la vie quotidienne, ils étaient toujours bien informés. Nicodème, en tant que chef du parti des pharisiens devait être de ce nombre), et de notables laïcs appartenant à la haute classe de la société de Jérusalem. Des sources extrabibliques rabbiniques nous apprennent que non seulement Nicodème était membre du Sanhédrin, mais qu’il était un des trois plus riches patriciens de la ville (cf. Jésus de Jean-Christian Petitfils, éd. Fayard 2011, p.122).  

 

Quand la rencontre a-t-elle eu lieu ? Grâce aux précisions chronologiques, en relation avec l’extension de la construction du temple par Hérode le Grand, en combinaison avec le calendrier juif, et avec le calcul astronomique, les historiens sont à même de poser une date précise sur cette rencontre. Elle a eu lieu le sabbat 8 avril de l’an 30 (cf. idem, p. 120). Cette précision est intéressante, car si l’on considère que nous sommes tout au début du ministère du Christ, ce dernier avait 36-ou 37 ans (là encore les historiens sont d’accord pour dire que Jésus est né en -6 ou –7 avant notre ère. Hérode le Grand est mort en -4.), quand il décida de s’affronter avec détermination, pugnacité et courage au sanhédrin dans sa gestion des valeurs spirituelles. (Notons que contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, le Christ aurait été crucifié à l’âge de 39 ou 40 ans. Dans ce cas, il est à noter le côté symbolique des deux chiffres possibles. Ces deux chiffres sont symboles soit de châtiment, 40 coups moins 1, soit  d’un temps d’épreuve 40 jours dans le désert…). Etant donné que nous sommes à la veille de la fête de Pâque, cette rencontre mémorable a dû avoir lieu dans la nuit de vendredi à samedi.

 

Pourquoi Nicodème est-il venu de nuit voir Jésus ?

« Rabbi, nous savons que tu es un docteur venu de Dieu; car personne ne peut faire ces miracles que tu fais, si Dieu n'est avec lui. » Jean 3 : 2 . Ce verset est éclairant. Nicodème, bien informé, est interloqué par le courage de ce Jésus de Nazareth. Il vient de défier l’autorité suprême du sanhédrin. Alors, il éprouve le besoin de se faire un avis personnel, à l’insu des membres du sanhédrin. On a dit qu’il était timide, craignant la compromission, mais la suite des évènements trace un portrait du caractère de l’homme différent de cette description. Nicodème semble plutôt  désarçonné par le coup d’éclat du Christ dans le temple, un tantinet provocateur. Mais sous un  autre angle, il est émerveillé par les prodiges qu’il accomplit pour le bien du peuple. Cela explique son attitude lors de la rencontre. Ces premiers mots sont empreints de déférence. Sa salutation considère le Christ comme un Maître (sens du mot Rabbi). De plus, il énonce une évidence, pourtant absente de son propre milieu (le parti pharisien) : Dieu est avec lui. Nicodème est un homme droit. Un sage qui tend vers ce qui est vrai. Sa démarche n’a qu’un seul objectif : clarifier le positionnement de ce Jésus, connu jusque-là comme un humble artisan menuisier-ébéniste de Nazareth. Redisons-le, depuis peu, il fait des prodiges (σημεῖον = signes =miracles) et est reconnu et perçu comme un Rabbi.

 

Nicodème a juste le temps d’introduire le sens de sa démarche, que Jésus, décelant son besoin profond l’interpelle sans ambages. Il lui déclare : « En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître d'en haut, nul ne peut voir le royaume de Dieu. »  Jean 3 : 3, version bible de Jérusalem. Le Seigneur aborde ici le thème qui sera au cœur de sa prédication et de son enseignement : Le royaume de Dieu et la nouvelle naissance. Le texte grec a la particularité de  faire référence à l’engendrement (γεννάω = engendrer= naître), c'est-à-dire à la naissance. Et le verbe est accompagné d’un adverbe de lieu (ἄνωθεν). Il a un double sens et peut se traduire par : en haut ou de nouveau. Et, c’est précisément sur cette ambiguïté que Nicodème va buter. Il est clair que le premier sens est à privilégier, car il s’harmonise avec l’ensemble du développement de l’entretien (cf. la naissance d’en haut est une naissance d’esprit, elle est en lien avec  le développement du verset 5) et de surcroît l’apôtre Jean l’a toujours utilisé dans ce sens dans son évangile (cf. Jean 3 : 31 ; 19 : 23). Mais Nicodème l’entend charnellement et non spirituellement. Il oppose, inconsciemment, la chair et l’esprit.

« Nicodème lui dit: comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère et naître ? ». Jean 3 : 4. Dans l’original grec, il est question de rentrer une deuxième fois dans le ventre de la mère. Nicodème comprend la parole du Christ sur un plan purement physique. Aussi, Jésus va répondre et repréciser les données :

« Jésus répondit : en vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d'eau et d'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est Esprit. »  Jean 3 : 5-6.  Le royaume de Dieu est en rupture avec le charnel. Il relève de l’action de l’esprit. Le point de vue est révolutionnaire. Reconnaissons à notre tour, que si cette transformation échappe à notre entendement, elle n’en demeure pas moins une réalité qui a des effets concrets (comme le vent). Jésus confronté à l’étonnement de Nicodème choisit donc l’image du vent pour lui faire saisir la portée de son propos.

« Le vent souffle où il veut, et tu en entends le bruit; mais tu ne sais d'où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit. »  Jean 3 : 8.

 

Nicodème est resté river sur le verbe naître, sans tenir compte de la valeur de l’adverbe,  tant l’idée sortait de son cadre de référence. Pour Nicodème cette vérité est incompréhensible et inaccessible. En solidarité avec Nicodème, admettons que cette vérité défie l’intelligence humaine et prend à revers toute concentration de notre rationalité. Chacun de nous peut se retrouver dans cette démarche qui oppose la foi et la raison. En disant : un homme peut-il naître quand il est vieux, Nicodème se projette peut-être lui-même. Du coup la condition énoncée par le Seigneur devient plus qu’énigmatique.  A-t-il de la tristesse à ne pas saisir la teneur du message prégnant de Jésus ? Peut-être ! Mais Jésus va essayer de le tirer vers le haut. Pour entrer dans le royaume de Dieu, il faut expérimenter la naissance d’eau et d’Esprit. Nicodème ne pouvait ignorer que Jean, dit le baptiste, pratiquait le baptême d’eau signifiant le désir de repentance de l’immergé (cf. Jean 1 : 26, 31, 33). Mais pour ce qui relevait de la naissance de l’esprit, il en était ignorant. Rappelons que le mot esprit en Grec (πνεύμα) signifie souffle. André Chouraqui toujours prêt à serrer le sens des mots traduit :

« Il souffle où il veut, le souffle, et tu entends sa voix. Mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va ; ainsi de tout natif du souffle. »

Le souffle de l’esprit (pléonasme volontaire) nous renvoie à sa signification initiale au soir de la création du monde. C’est le rouah (Hébreu) de Dieu, qui trouve ici sa correspondance dans le pneuma (Grec) du Christ. Il faut épurer sa signification de toute envolée philosophique, voire même théologique.

Il faut dire que pour comprendre la nécessité d’une naissance qui vient d’en haut, c'est-à-dire, de nulle part (compréhension commune), il faut être dans des dispositions spirituelles spéciales. Jésus essaie de faire comprendre à ce chef intelligent, qu’il est impossible d’accéder à la vraie vie sans l’intervention de Dieu. Pour quelqu’un qui se croyait certainement bien confortablement assis dans ses certitudes, il y avait de quoi être décontenancé !

Qu’en est-il de nous avec nos formules souvent apprises par cœur ? La pédagogie du Christ est incroyable. Il utilise des aspects faciles à saisir de notre environnement pour nous élever à des compréhensions qui nous tirent vers le haut. Son emprunt du vent, image simple, tirée de la nature, est remarquable.

 

En fait, que nous apprend cette affirmation ?  

 

  1. Si « le vent souffle où il veut », c’est assurément pour nous faire toucher du doigt la parfaite liberté de l’action de l’esprit de Dieu dans la vie de tout homme. Personne ne peut se l’approprier en propre. Elle relève de « la liberté » de Dieu. L’expérience humaine ne peut être vécue qu’au travers de sa capacité d’accueil.
  2. Si « tu entends sa voix » (traduction littérale du Grec = τὴν φωνὴν αὐτοῦ ἀκούεις), fait référence à  une expérience personnelle, une prise de conscience. Elle engendre la rencontre. Ses effets ne sont ni mirage, ni vue de l’esprit. Ils sont historiquement observables. Des millions de chrétiens peuvent attester qu’une réelle transformation s’est opérée dans leur vie à partir du moment où ils ont désiré naître d’en haut.
  3. «  tu ne sais d’où il vient ni où il va ». Même si le processus de la conversion échappe à toute rationalité et observation scientifique, il demeure que sa réalité reste le plus beau des miracles de la vie. A travers l’image choisie, Jésus éduque notre conscience en pointant le fait que ceux qui reçoivent ce souffle de Dieu ne savent pas jusqu’où cette expérience les conduira. C’est ce qu’un Hudson Taylor, ce célèbre prédicateur du 19e siècle,  appellera : l’aventure de la foi. 
  4. « Il en est ainsi de tout homme qui est né de l'Esprit ».  L’action du souffle de Dieu est un appel à la glorieuse liberté de choisir son destin. Cette œuvre mystérieuse de Dieu dilate le cœur et nous ouvre des horizons insoupçonnés. Les effets relèvent du concret et de l’observable. Ils donnent sens à la vie.

Nicodème est à la fois ébaubi et saisi par ce qu’il vient d’entendre. Il veut en savoir davantage. Alors, spontanément, il questionne : « comment cela peut-il se faire » Jean 3 : 9. Il est intéressant de voir que Nicodème n’est pas dans la contestation (comme les membres de son parti pharisien), mais dans le questionnement. Il accueille les propos du Christ, mais avoue ne pas les comprendre. Sa question se présente comme une ouverture au possible. Cette disposition de son cœur lui permettra de faire une expérience merveilleuse avec son Sauveur. Nous le retrouverons plus tard défendant la cause du Seigneur face à ces collèges du sanhédrin (cf. Jean 7 : 50). Il s’impliquera ouvertement en

 s’associant à Joseph d’ Arimathée pour l’embaumement du corps du Christ. Il apportera un mélange d’environ cent livres (soit un peu plus de 32 kg ; la livre romaine pesait entre 324 et 327 g) de myrrhe et d’aloès (cf. Jean 19 : 38-40). Assurément,  il fallait être riche pour accomplir ce geste.

Jésus répond à la question ouverte de Nicodème :

« Tu es maître en Israël et tu n'as pas la connaissance de ces choses ! En vérité, en vérité, je te le dis : nous parlons de ce que nous savons, nous témoignons de ce que nous avons vu, et, pourtant, vous ne recevez pas notre témoignage. Si vous ne croyez pas lorsque je vous dis les choses de la terre, comment croiriez-vous si je vous disais les choses du ciel ? » Jean 3 : 10-12, version TOB. La remarque tendre et pertinente du Seigneur, teintée d’une pointe d’humour, met en contraste le savoir humain et la connaissance qui procède de Dieu. En effet, au verset deux, Nicodème, habité par l’autorité religieuse à laquelle il appartenait, avait affirmé au présent : « Rabbi, nous savons… » (le verbe  οἶδα = voir, se transforme au présent en savoir. C’est une perception toute extérieure de ce que l’on peut connaître de quelqu’un). Par contre en opposition, le Seigneur passant du nous au tu, l’interpelle sur le fait qu’il ne sait pas (le verbe est différent γινώσκω= connaître, apprendre à connaître). Jésus le reconnaît comme un enseignant de sa nation (un  διδάσκαλος= celui qui enseigne, le maître), mais au risque de l’humilier, il lui révèle qu’il est ignorant de la vraie connaissance. Nicodème, qui incarnait l’autorité du savoir, n’avait pas encore découvert la profonde connaissance, celle qui place l’humain en contact avec le souffle de l’esprit symbole de la respiration divine. Cette connaissance ne se trouve pas dans les livres, mais dans la relation à Dieu. Elle fait suite au désir d’expérimenter une nouvelle naissance spirituelle. En continu, le Seigneur met en évidence le passage du non-savoir à l’incrédulité (le refus de croire, cf. Jean 3 11-12). Il va révéler à Nicodème (et c’est la première fois) qu’il faut qu’il soit élevé (crucifié sur le bois), comme Moïse éleva le serpent d’airain dans le désert (cf. idem, v. 14).

 

Conclusion :

 

Cet entretien est riche en enseignement. Il nous dit qu’il est indispensable de se construire un point de vue personnel sur l’homme Jésus-Christ. Il convient pour notre bien d’épouser l’esprit d’ouverture de Nicodème. Sortir de nos cadres de référence, de nos paradigmes, de nos certitudes, pour transiter du savoir vers la connaissance. Le fait de ne pas tout comprendre n’est pas un handicap. Les naissances d’eau et d’esprit nous apporteront plus de bonheur que toutes les prédictions des médiums, cartomanciennes, et diseuses de bonne aventure. Nous sommes constamment happés par une vision matérialiste des choses, l’homme ne croit que ce qu’il voit et ce qu’il touche. Et si le plus important relevait d’une simple expérience spirituelle ? D’une renaissance qui nous ouvre des horizons insoupçonnés ?  Personne n’est parvenu à la totale connaissance, nous sommes tous en marche vers le haut de la connaissance… Jésus a conclu l’entretien par une formule qui est au présent : « quiconque a la foi a la vie éternelle ». Jean 3 : 15. Et il a ajouté ces mots devenus célèbres : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu'il ait la vie éternelle. » Jean 3 : 16.  Que nos questions de vie soient des ouvertures au possible, et bonne année 2017.

                                                                                  

                                                                      Jacques Eychenne

 

 

 

 

   

 

 

 

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