"Mon ami, monte plus haut."

 

                                              « Mon ami,

                       monte plus haut »

                                ou

                            l’élévation

                     par l’abaissement

                       Luc 14 : 7-14

 

 

Introduction :

 

Le récit que nous allons aborder n’est rapporté que par le médecin bien-aimé Luc. Le contexte nous apprend que Jésus vient manger chez un des chefs pharisiens. C’est un jour de sabbat, c'est-à-dire, un jour de fête. Parmi les convives, il y a des docteurs de la loi (cf. ce sont des légistes qui définissent le droit) et des pharisiens. On sait que ce jour de sabbat était très codifié (cf. La liste des faits et gestes à ne pas commettre est longue et contraignante). Si ces gens ont invité Jésus, ce n’est pas pour ses beaux yeux. Ils veulent l’éprouver. Nos versions courantes disent : « Ils l’observaient » Luc 14 : 1 ; en fait, le verbe grec (cf. παρατηρέω) peut tout aussi bien être traduit par épier ou surveiller. Cela semble mieux correspondre à l’ambiance du moment, et à la suite du récit.

Tout le monde s’installe, et Jésus a en face de lui un homme qui est atteint d’hydropisie. (cf.l’hydropisie est une concentration anormale d'un liquide organique dans un tissu ou une cavité de l'organisme. Le liquide est généralement du sérum sanguin, la partie liquide du sang. Les causes d'hydropisie sont nombreuses: hypertension, prise de certains médicaments, réactions allergiques, etc. A noter toutefois que le terme hydropisie n'est plus guère utilisé en médecine. On lui préfère des termes synonymes comme «œdème»). On se sait pas qui est cet homme, on ne connaît même pas son nom. A-t-il été placé en face de Jésus de façon délibérée ? On l’ignore ; mais, on peut facilement le supposer.

 

Nous ne sommes pas encore entrés dans les réjouissances du repas, que Jésus met les pieds dans le plat et pose, derechef, une question délicate : « Est-il permis, ou non, de faire une guérison le jour du sabbat ? » Luc 14 : 3. Le silence éloquent qui s’ensuit révèle les intentions de l’invitant et de ses amis. Il faut dire que cela fait un moment que les chefs pharisiens sont agacés (cf. C’est un euphémisme) par les enseignements de ce Jésus de Nazareth. Il faut aussi se rappeler que le Seigneur ne les a pas non plus ménagés quelque temps auparavant. Ne leur avait-il pas dit : « Vous, pharisiens, vous nettoyez le dehors de la coupe et du plat, et à l'intérieur vous êtes pleins de rapine et de méchanceté… Malheur à vous, pharisiens ! Parce que vous aimez les premiers sièges dans les synagogues, et les salutations dans les places publiques. Malheur à vous ! Parce que vous êtes comme les sépulcres qui ne paraissent pas, et sur lesquels on marche sans le savoir. » Luc 11: 39 ,43-44.  

 

En réalité, le Seigneur a posé une question en connaissant leur réponse. Il savait que les pharisiens n’admettaient pas que l’on guérisse le jour du sabbat. Cette transgression était punie par la loi. Redisons-le,  ces lois relatives au jour du sabbat étaient pesantes et impraticables. Au lieu de faire de ce  jour une célébration à la gloire du créateur (cf. le sabbat est un mémorial de la création, Exode 20 : 11), les rabbins ont démultiplié ces ordonnances coercitives. Alors, Jésus propose une relecture de la loi. C’est donc avec intelligence, bon sens et humanité, qu’il procède à la guérison de son vis-à-vis (l’homme hydropique). Utilisant cette circonstance, il interpelle ces pharisiens et docteurs de la loi. Il les place devant le miroir de leur hypocrisie (cf. Luc 14 : 5). Face à la pertinence de sa démonstration aucun ne peut lui répondre. C’est donc bien dans ce contexte que suit la parabole aux conviés. Elle va retenir maintenant notre attention.

 

Développement :

 

« Il adressa ensuite une parabole aux conviés, en voyant qu'ils choisissaient les premières places… » Luc 14 : 7. (cf. Conviés ou invités, dans d’autres contextes, le même mot peut être traduit par appelés) Comme on peut aisément le constater, Jésus, en fin observateur, a remarqué une lutte feutrée de préséance. Prenant appui sur ce fait acté, il va utiliser le langage pertinent de la parabole. Nous sommes au Moyen-Orient, il n’y a pas de petits cartons nominatifs pour signifier à chacun sa place. On s’allonge tout naturellement (genre de sofas) autour d’une table basse. En première lecture on se dit que le Seigneur veut leur donner une simple leçon de politesse. Prendre d’office la meilleure place cela ne se fait pas. Mais, en observant de plus près le texte, on s’aperçoit que l’enseignement vise un autre objectif plus personnel et plus spirituel. La course aux premières places couvre aussi le champ spirituel et concerne aussi celles du royaume de Dieu. Notons la subtilité de l’approche du sujet visé. Certes, la parabole s’adresse aux conviés d’une manière générale, mais de suite après elle est personnalisée. « Lorsque tu seras invité par quelqu'un à des noces, ne te mets pas à la première place… (cf. litt. « au premier lit ») »  Luc 14 : 8. Au-delà des simples convenances, le Seigneur Jésus veut mettre en exergue le fait suivant : sur un plan spirituel, on ne s’attribue pas soi-même la place que l’on désire, on la reçoit. Le deuxième niveau de lecture nous conduit à prendre ce récit comme une préfiguration prophétique du grand banquet des noces qui aura lieu à la fin des temps (cf. Apocalypse 19 : 7,9). Sans devancer le déroulement de cette parabole, disons que la conclusion du verset final (cf. Luc 14 : 14) nous y autorise.

Dans cette perspective et à cette occasion, il n’y aura point de bousculade, ni d’occasion de choisir sa place. Elle nous sera donnée. La parole de notre Seigneur et Sauveur est digne de foi. « Que votre cœur ne se trouble point. Croyez en Dieu, et croyez en moi. Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Si cela n'était pas, je vous l'aurais dit. Je vais vous préparer une place… » Jean 14 : 1-2.

Jésus veut déshabiller les prétentions de ces dignitaires en mettant à nu leurs motivations. Rappelons que dans ces repas festifs, on mangeait allongé et les premiers lits, ou banquettes avec tapis, étaient réservés aux invités de marque. Jésus avait déjà (même récemment) abordé ce sujet avec pertinence. Il avait dit aux pharisiens : « Malheur à vous, pharisiens ! Parce que vous aimez les premiers sièges dans les synagogues, et les salutations dans les places publiques. »  Luc 11 : 43. Déjà, Salomon, au temps de sa sagesse avait aussi parlé de la sorte. « Ne fais pas le magnifique devant le roi, et ne te tiens pas à la place des grands. »  Proverbes 25 : 6, version Darby. L’argument présenté relève du bon sens : il est toujours préjudiciable de se mettre en avant. On ne sait pas si les disciples étaient présents, mais indirectement l’enseignement de cette parabole, nous renvoie au problème relationnel que connaîtront  les apôtres.  « Il s'éleva aussi parmi les apôtres une contestation: lequel d'entre eux devait être estimé le plus grand ? Jésus leur dit: Les rois des nations les maîtrisent, et ceux qui les dominent sont appelés bienfaiteurs. Qu'il n'en soit pas de même pour vous. Mais que le plus grand parmi vous soit comme le plus petit, et celui qui gouverne comme celui qui sert. Car quel est le plus grand, celui qui est à table, ou celui qui sert ? N'est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, cependant, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. »  Luc 22 : 24-27. C’est très certainement ce contexte qui a motivé le Seigneur à mettre le comble à son amour pour eux en leur lavant les pieds. (cf. Jean 13 : 1-17). Si le Christ a commandé à ses disciples de pratiquer régulièrement cette ordonnance, c’est qu’il connaissait parfaitement le très fond de la nature humaine.  Vouloir être le premier, se croire le meilleur, le plus doué, se faire mousser sous couvert de diplôme ou d’inspiration, ne cadre pas avec l’enseignement de Jésus. Il est vrai que notre monde s’active dans une compétition effrénée de prestige, de notoriété, et d’enrichissement. Mais ces références sont loin de s’harmoniser avec l’enseignement du Christ. L’apôtre Paul l’a bien compris quand il nous dit : « Frères, vous avez été appelés à la liberté, seulement ne faites pas de cette liberté un prétexte de vivre selon la chair; mais rendez-vous, par la charité, serviteurs les uns des autres. »  Galates 5 : 13.

Dès lors, on comprend aisément que le but de cette parabole n’est pas de nous donner une simple leçon de savoir-vivre. Cet enseignement fait référence à quelque chose de plus profond qui concerne le fonctionnement humain et spirituel. « Mais, lorsque tu seras invité, va te mettre à la dernière place, afin que, quand celui qui t’a invité viendra, il te dise: mon ami, monte plus haut. Alors cela te fera honneur devant tous ceux qui seront à table avec toi. Car quiconque s’élève sera abaissé, et quiconque s’abaisse sera élevé»  Luc 14 : 10-11.  

 L’invitation solennelle qui nous est faite est surprenante : « mon ami, monte plus haut ». Pour grandir spirituellement, le Seigneur préconise l’attitude de l’humilité. En fait, dans le texte grec, il est bien question d’humilité  (Ταπεινόω = abaisser, humilier, amoindrir, vivre dans le dénuement cf. Luc 3 : 5, Matthieu 23 : 12, Philippiens 4 : 12 ). Comment comprendre le paradoxe de l’élévation par l’abaissement ? Aussi   déroutante que soit la formule, elle vise à mettre à bas, toutes les velléités de salut par les œuvres humaines. Le Seigneur manie souvent le paradoxe. Il dérange nos fonctionnements et nos habitudes pour mieux favoriser l’élévation de notre pensée. Il ne s’agit pas de combattre l’esprit d’entreprise, mais bien tous les complexes de supériorité qui sont à la base de tous nos conflits. Dans le cantique de Marie, qui est un modèle d’humilité, la servante du Seigneur déclare : « Il (le Tout-Puissant) a déployé la force de son bras; il a dispersé ceux qui avaient dans le cœur des pensées orgueilleuses. Il a renversé les puissants de leurs trônes, et il a élevé les humbles »  Luc 1 : 51-52. Esaïe disait déjà : « L'homme orgueilleux sera humilié, et le hautain sera abaissé: L'Éternel seul sera élevé ce jour–là. »  Esaïe  2 : 17.  

Un troisième niveau de lecture peut concerner nos communautés ecclésiales. Comment pouvons-nous participer au repas de la cène, si nous ne sommes pas en adéquation avec les paroles du Christ ? Pour que notre foi s’empare de la bienheureuse espérance, qui est en lien avec notre participation à ce banquet des noces, ne convient-il pas de nous appesantir plus sérieusement sur notre incurable indigence à vouloir être les meilleurs, les plus forts, les seuls à dire le vrai, les défenseurs de la doctrine de notre église etc. ? 

Après tout, comment, suivant la formule du Christ, monter plus haut ?

La suite de la parabole répond. S’adressant à celui qui l’avait invité, Jésus lui dit :    « lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n'invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour et qu'on ne te rende la pareille. Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. Et tu seras heureux de ce qu’ils ne peuvent pas te rendre la pareille; car elle te sera rendue à la résurrection des justes. »  Luc 14 : 12-14. (cf. Résurrection des justes, voire Luc 20 : 35 ; Actes 17 : 32 ; 23 : 6 ; 24 : 15 ; Jean 5 :29)

Est-ce à dire que nos invitations ne doivent plus concerner ceux que nous aimons ? Ce serait absurde de le penser. Mais, ailleurs, le Seigneur dira : « si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains aussi n'agissent-ils pas de même ? Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d'extraordinaire ? Les païens aussi n'agissent-ils pas de même ? »  Matthieu 5 : 46-47.

 

Autrement dit, dans la parabole des conviés, le Sauveur, sortant de la normalité des comportements, veut même l’accent sur les conséquences de la pratique de l’amour, à savoir la solidarité humaine. Le sujet est de plain-pied dans notre actualité française. Faut-il dès lors accueillir les hordes de migrants et immigrants ? Ce n’est pas le sujet car le texte ne parle pas des étrangers, mais de ceux qui sont mis à la marge de la société. Les déshérités de la vie, ceux qui ont peu ou point. Peut-on vivre en les ignorant et en adoptant la posture des nantis ou des bobos (contraction de bourgeois-bohême) ?  Le message du Christ est sans équivoque. Il nous renvoie à la fraternité et à la solidarité. Les quatre catégories citées nous disent toutes un manque. Soit un manque d’argent, soit un manque d’ordre physique. Par humanité, et a fortiori par fraternité, il est de la responsabilité de ceux qui ont tout, de soutenir ceux qui n’ont rien. Cette démarche concerne d’abord ceux qui vivent autour de nous, les plus démunis. Ensuite, le principe peut être étendu à d’autres situations, sans verser dans la démagogie et le déraisonnable.

 

Le Seigneur aborde sa conclusion en forme de béatitude : « μακάριος ἔση  = heureux tu seras… » (cf. A. Chouraqui traduit comme à son habitude par : « oui, en marche seras-tu ! ». Dans ce sens, ce serait une marche vers le haut…). Quelle est la source de ce bonheur ? Tu seras heureux parce que ces personnes n’ont rien à te donner en retour. Le bonheur serait-il référencé à la gratuité du don ? Don de ce que nous sommes, et don de ce que nous avons ? Quand Jésus de Nazareth donna son ordre de mission aux douze, il leur dit : « guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. »  Matthieu 10 : 8. N’oublions-nous pas un peu vite que nous avons tout reçu gratuitement ? Ne sommes-nous pas tous « justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus-Christ. »  Romains 3 : 24, version TOB. Le salut que le Christ nous offre ne se marchande pas : «  C'est par la grâce, en effet, que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi; vous n'y êtes pour rien, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas des œuvres, afin que nul n'en tire orgueil. »  Ephésiens 2 : 8-9, version TOB.

Le texte dit : « Tu seras heureuxcar il te sera donné en retour à la résurrection des justes. » (cf. Rappelons que les pharisiens croyaient à la résurrection des morts). L’Ecclésiaste disait déjà en son temps : « Lance ton pain à la surface des eaux, car à la longue tu le retrouveras. » Ecclésiastes 11 : 1, version TOB. Ayant entendu cette parabole, un des attablés s’exclama : « Heureux celui qui mangera du pain dans le royaume de Dieu. » Luc 14 : 15

 

Conclusion :

 

Comme nous pouvons l’acter, la conclusion de cette parabole nous incite à suivre un chemin extraordinaire. Partant d’une situation concrète d’une invitation à un repas festif le jour du sabbat, nous arrivons à la résurrection des justes, c'est-à-dire, à la porte du royaume de Dieu. C’est la magie de la pédagogie du Christ qui nous fait ainsi cheminer. Nous responsabiliser en vue de parvenir à destination, là réside notre bonheur et celui de notre Sauveur. Mais, pour parvenir heureux à destination, il nous faut traverser la vallée de nos difficultés personnelles et intercommunautaires. Dans le texte, il s’agit concrètement de ne pas saisir les occasions pour prendre les premières places (cf. // avec toutes les subtilités dont nous sommes capables pour nous mettre en évidence), mais d’accepter d’occuper la dernière. Ensuite, si on a un projet d’invitation, il nous faut penser à ceux qui ne pourront rien nous rendre, à ceux qui sont les moins considérés de la société. Il ressort de cette situation qu’il nous faut réapprendre à donner gratuitement sans attendre un quelconque retour. Si, comme le dit le Seigneur dans cette parabole, nous voulons monter vers le haut, il nous faut quelque part nous laisser guider par l’esprit. La réplique de Jésus à Nicodème a, ici, toute sa place : « en vérité, en vérité, je te le dis: nul, s'il ne naît d'eau et d'Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de DieuNe t'étonne pas si je t'ai dit: « Il vous faut naître d'en haut ». Jean 3 : 5,7, version TOB.

 

Jésus nous redit : « Mon ami, monte plus haut ». Oui ! Seigneur, mais aide-nous à marcher vers le haut, tout en étant plus lucides sur nous-mêmes.

 

«  Celui qui a les yeux ouverts sur ses propres défauts verra son âme acquérir une force nouvelle » Proverbe arabe.  

                                                                                           Jacques Eychenne

 

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