Lettre à Théophile

 

 

 

Lettre à Théophile

           Ou

Une re-naissance à vivre

       Luc 1 :1-4

 

Introduction :


Luc, l’auteur reconnu de l’évangile qui porte son nom, nous dit adresser le contenu de ses recherches à un certain Théophile. C’est à lui qu’il envoie ses deux recueils : l’évangile selon Luc et le livre des Actes. Mais, qui est cet « excellent » Théophile ? (cf. Luc 1 :3, Actes 1 :1) Luc semble lui dévouer une grande considération, pleine d’affection. Il emploie à son égard un qualificatif qui sert de superlatif à αγαθοσ = bon. Il faudrait traduire par : le plus fort, d’où le meilleur, excellent (cf. dict. grec-français de Maurice Carrez et François Morel) (Luc emploie la même formule dans le livre des Actes lorsque Paul écrit au gouverneur Félix ou répond au procurateur Festus (cf. Actes 23 :26 ; 24 :3 ; 26 :25). Rappelons que Luc, le médecin bien-aimé (cf. Colossiens 4 :14), compagnon de voyage de Paul, fait œuvre de pionnier. Il devient le premier historien des communautés chrétiennes naissantes.


Qui est donc ce Théophile ? Est-ce un personnage connu, ou un prénom commun ? Ou est-ce les deux ? Un fait est certain. La Bible ne fait plus mention de ce personnage. Toutefois, on observe que ce prénom est commun au temps de Jésus, tant en milieu juif, qu’en milieu dit païen. Ce célèbre destinataire inconnu porte le nom de θεοφἱλοσ qui signifie à la fois : celui qui aime Dieu et celui qui est aimé de Dieu. Cette définition nous ouvre la portée universelle des livres de Luc. Puisque l’évangéliste affirme que nous sommes tous aimés de Dieu, et appelés à l’aimer à notre tour, positionnons- nous comme les vrais destinataires de ses écrits, et détaillons l’essentiel de ce qu’ils nous révèlent.


Développement :


En regard de l’introduction de son évangile, on discerne le souci premier de Luc. Sa formation de médecin l’incline à avoir une démarche scientifique. Dans le contexte d’une église chrétienne naissante, et devant l’afflux de documents en circulation, il décide de mettre en ordre un récit sérieux après vérification des faits (cf. Luc 1 :1 ; en grec πραγμα= fait, évènement, affaire. En français cela a donné le nom de pragmatisme= étude fondée sur les faits) Il a l’exigence de rapporter les évènements, tels qu’ils ont été transmis par les témoins oculaires de la vie de Christ (cf. Luc 1 :2) Certainement que l’évangile de Marc était déjà en circulation. Luc devait en avoir connaissance. Marc s’adressait aux convertis issus du monde grec. Luc va faire de même. Le nom de son destinataire (Théophile) en est une démonstration.


Mais, l’évangile de Luc n’est pas la conséquence d’un ordre divin, d’une vision ou d’un message personnel. Luc est tout naturellement et simplement inspiré par Dieu. Cette inspiration est au cœur de sa réflexion. Elle le conduit à répondre à un besoin de confirmation d’une vérité historique. (Ses recherches concernent l’origine de toutes choses. Le mot origine, en grec ανωθεν, est un adverbe de lieu= ce qui vient d’en haut cf. Marc 15 :38, jean 3 :31, 19 :23 ; Jacques 1 :17Par extension, il devient adverbe de temps= depuis le commencement cf. Luc 1 :3, seule fois où il est traduit par origine, note Scofield, Bible Segond 1975) L’origine est à chercher d’abord verticalement, puis horizontalement.

En bref, Luc rend témoignage de ce qu’il peut définir comme certain. En cela, il est pour chacun de nous un exemple à imiter. On ne sait pas combien de temps ce travail de recherche l’a occupé, mais le résultat de synthèse est remarquable. Il est le seul à rapporter certains événements ayant trait, entre autres, à l’adolescence de Jésus. Son regard de médecin n’est pas neutre dans la description qu’il fait des miracles du Christ. Le Saint-Esprit agit en plaçant au centre de sa préoccupation une remise en forme historique des évènements. Ainsi, Luc répond à la nécessité du besoin spirituel du moment. Il agit en thérapeute de l’âme. Aussi, tentons de relever maintenant les vérités qu’il a voulu mettre en exergue, pour mieux les transmettre à Théophile.


Compte tenu de son projet, son évangile couvre toute la vie de notre Seigneur Jésus. Il apporte des petits détails uniques sur son adolescence, ou sur d’autres récits comme la parabole de la drachme perdue, de l’enfant prodigue (cf. Luc 15 :8-32) ou de la mission des 70 disciples (cf. Luc 10 : 1-24).

Tout en rappelant l’origine divine du Christ, Luc insiste sur sa parfaite humanité. Le Seigneur vient vers nous, pour être solidaire de notre humanité. Implicitement, Luc transmet à Théophile l’exemple parfait à imiter. Tout au long de son livre, Luc présente un sauveur complètement solidaire de l’humain. Son identification favorite, (revendiquée par le Seigneur lui-même) est le Fils de l’homme (cf. Luc 5 :24, 6 :5,7 :34, 9 :22, 26, 56 … 24 :7)


Luc est celui qui insiste le plus sur la vie de prière de notre Seigneur. Il dépeint bien sa préoccupation de venir relever le défi de notre humanité, là où Adam et Eve l’ont laissé. L’objectif sous-jacent est la rénovation de la relation à Dieu.


Mais par-dessus tout, Luc cherche à transmettre à Théophile, la caractéristique de la mission de Christ, à savoir sa puissance d’amour. C’est pour cette raison que certains commentateurs ont appelé l’évangile de Luc, l’évangile de la compassion. C’est Luc qui nous rapporte, seul, le contenu du premier discours de Jésus dans la synagogue de Nazareth. Citant les textes d’ Esaïe 58 :6 et 61 :1-2, il dit : 

« L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a oint pour annoncer une bonne nouvelle aux pauvres ; il m’a m’envoyé pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour proclamer aux captifs la délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour renvoyer libres les opprimés, pour publier une année de grâce du Seigneur. » Luc 4 :18-19 Quel merveilleux programme ! Il reste unique dans les annales de l’histoire des hommes.


Luc est aussi le seul à souligner le rôle des femmes. Elles suivaient le Christ et les apôtres, et les assistaient de leurs biens. (cf. Luc 8 : 2-3) Luc apporte la preuve, que dès l’origine, en présence du Christ et des apôtres, puis dans les communautés chrétiennes naissantes, les femmes ont exercé un ministère de soutien. Dans le contexte de l’époque, valoriser leur participation à la diffusion de la bonne nouvelle était remarquable, pour ne pas dire révolutionnaire.

Comme nous le constatons, l’évangile selon Luc nous est précieux à bien des égards. Toutefois, nous pouvons aussi percevoir, qu’au-delà des récits, Luc invite Théophile à une démarche plus intimiste. L’introduction de son évangile nous révèle les différentes étapes qui actent la vraie re-naissance spirituelle. Cette évolution rappelle trois étapes, trois cheminements, trois déplacements. C’est la marche de la foi vers la destination éternelle, c’est l’adhésion du cœur au projet de Dieu.


1)   Sortir de soi : « reconnaître la solidité des paroles que tu as reçues » Luc 1 :4


Le culte du moi peut revêtir plusieurs formes. L’une d’entre elles consiste à penser que toutes les solutions ne se trouvent qu’en nous. Or, l’introduction du livre de Luc nous rappelle qu’avant nous, il y a une histoire. Il est impossible de la nier. Croire, qu’il suffit de chercher au fond de soi la foi en Dieu, est utopique. Luc nous propose de nous référer à un texte, celui qu’il écrit et qui défile sous nos yeux. Il n’est certainement pas conscient de la portée de son écrit, tout comme les autres écrivains bibliques. Ce n’est que bien plus tard que les croyants procéderont à un choix de textes, garantissant l’adhésion de foi. Pour l’heure, Luc désire que son ami Théophile acquière l’assurance de la solidité des enseignements qu’il rapporte avec précision. Théophile doit accueillir ce qui lui est extérieur pour progresser dans la connaissance de Dieu et de sa volonté. Indirectement, c’est une invitation à sortir de ses propres perceptions ou sentiments religieux. Se positionner face à un texte, rapportant une histoire d’amour qui interpelle, est important. Faire acte de foi, c’est d’abord sortir de soi. Paul dira : 

« Ainsi la foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend vient de la parole de Christ » Romains 10 :17 (rappelons qu’à l’origine les textes sacrés étaient lus dans les synagogues). Etre en présence d’un texte, qui dit vrai sur les événements concernant l’envoyé de Dieu, Jésus-Christ, permet de faire le tri dans les pensées imaginaires qui nous traversent (nous nous construisons tous des images de Dieu !). Il en va de même des idées préconçues que nous nous faisons sur tous les aspects de la spiritualité et des images pieuses que nous nous construisons etc. Le premier bon réflexe est de sortir d’une conviction intérieure et de ses illusions afin de ne pas décréter que nous n’avons besoin de personne pour découvrir Dieu. Croire que notre réflexion est auto-suffisante conduit à une impasse. (C’est comme si l’on disait que la loi c’est nous. La reconnaissance de lois acceptées par la société permet le vivre ensemble) Luc met Théophile sur le chemin de l’apprentissage des connaissances de Dieu. Or, apprendre nécessite une ouverture à de nouvelles connaissances. Cela nous permet d’établir la transition avec la deuxième étape.


2)   Sortir de la Bible : accueillir « ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole. » Luc 1 :2


La vie spirituelle, tout comme la vie toute simple, est mouvement. On ne peut rester le nez collé à un livre, fût-il le plus précieux et le plus inspiré. La Bible paradoxalement peut être autant prison que libération. Tout dépend de l’utilisation que l’on va en faire. Luc fait comprendre à Théophile qu’il s’est référé aux témoins oculaires, c'est-à-dire, à ceux qui ont vécu une histoire, une expérience avec le Christ. Consolider la solidité des enseignements qu’il avait reçus était certes important, mais il y avait encore une invitation à aller plus loin. Certes, accepter l’authenticité et la véracité des Saintes Ecritures est fondamental, mais ce n’est pas suffisant. Il convient à un moment de sortir des textes pour s’approprier une parole afin de la rendre vivante en nous (cf. Hébreux 4 :12 ; 1 Pierre 1 :23) Ce qui me permet d’aller dans cette direction épanouissante, est le mot que Luc choisit pour parler de récit. Il s’agit du mot grec διήγησις. Il peut aussi être traduit par narration, relation, histoire (Dict. grec-français Maurice Carrez, François Morel, éd. Labor et Fides, 1991) (Les linguistes indiquent que la racine de ce mot donnera le terme d’exégèse qui signifie « conduire hors de ». Il souligne que le préfixe n’est pas « ex » mais  « dia » qui signifie à travers). Pourquoi ces détails ? Tout simplement pour nous dire que ce récit a pour objectif de nous conduire à la découverte d’une histoire qui dépasse les mots du texte. Il faut comprendre que la signification de tous les témoignages de la vie de Christ, va bien au-delà du texte fixé une fois pour toute. Luc dit implicitement à Théophile que son tour est venu de s’approprier cette merveilleuse histoire, et de la publier autour de lui. Engranger des connaissances sans les partager, nous rappelle la parabole de Jésus à propos du riche insensé (cf. Luc 12 : 13-21 La conclusion de cette parabole met en opposition ceux qui sont riches pour eux-mêmes, et ceux qui sont riches pour Dieu).


Pourquoi sortir du texte biblique ? Parce qu’il exprime plus, pour nous, que ce qu’il peut théologiquement contenir (Il y a toute une palette de sens à découvrir). Ce n’est plus un texte à lire, c’est une parole vivante à entendre, et à expérimenter

« Croyez-vous que l’Ecriture parle en vain ? » Jacques 4 :5 « L’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu ». Matthieu 4 :4 Invitons toutes les communautés chrétiennes à ne pas rétrécir le champ de découvertes des faits bibliques. N’hésitons pas à sortir des prismes doctrinaux propres à chaque église. Les faits concernant tout ce qui touche le divin, sollicitent un champ de connaissance en perpétuel approfondissement. Ne craignons pas de nous ouvrir à l’inconnu ! Osons avancer au-delà de nos certitudes ! L’Esprit nous conduira. (cf. « aujourd’hui je connais en partie… » 1 Corinthiens 13 :12)                             

3)   Sortir des cadres de référence communautaires :


Après être sorti de soi, être sorti du texte, il convient de sortir de la communauté (de tous ceux qui ont été à l’origine de la transmission de la Parole divine). Sortir sur un plan personnel ne veut pas dire quitter. La communauté spirituelle a son rôle à jouer, sa responsabilité à assumer. Mais pour accéder à cette dernière étape de la maturité spirituelle et re-naître, il faut franchir un dernier seuil. Il est au cœur du processus d’écriture de Luc. Il dit lui-même : « il m’a aussi semblé bon… » Luc 1 :3. De quoi faire ? De procéder à une remise en ordre des faits authentiques (cf.πραγμα). Luc sollicite l’attention de Théophile sur les faits. Il a une vision pragmatique. Il souhaite que son ami s’empare des faits historiques pour les incorporer dans sa propre histoire. Rappelons qu’au-delà des témoins oculaires de la vie de Christ, au-delà de la chrétienté qui nous a transmis ces textes, il y a notre responsabilité personnelle. L’Esprit de Dieu qui habite ces histoires, vise à nous rendre autonome et indépendant dans la foi en Jésus-Christ Seigneur et sauveur. Aucune communauté ne peut revendiquer la compréhension du divin, de même qu’aucune église ne peut être une fin en soi. Rien ne pourra se substituer à une démarche personnelle. C’est, en priorité, le cœur de chaque croyant que Dieu regarde :

« L’homme regarde ce qui frappe les yeux, mais l’Eternel regarde au cœur » 1 Samuel 16 : 7. (cf. Matthieu 6 :33, les paroles du Seigneur sont, avant tout, une invitation personnelle)


L’exemple d’Abraham nous rappelle que nous avons un triple exode à vivre. Après avoir vécu la sortie de nos limites, de nos prétentions, de nos fausses compréhensions de Dieu, il nous faut traverser l’exode de nos acquis de connaissances, pour enfin « quitter » les siens afin d’avancer par la foi vers l’inconnu, à la découverte de sa volonté pour nous. Il est certes plus confortable de rester dans l’ambiance douillette d’une communauté qui pense pour nous. Mais, si nous voulons continuer à marcher vers la terre promise, il nous faudra, un jour ou l’autre, décider de nous emparer personnellement des promesses de Dieu. Personne ne pourra le faire à notre place.


Conclusion :


L’introduction du livre de Luc nous ouvre un champ nouveau de réflexion. Ce triple exode nous renvoie à la parole de Jésus rapportée par Luc, un peu plus loin dans son évangile :

« Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge chaque jour de sa croix, et qu’il me suive » Luc 9 :23


Triple exode :


-       renoncer à soi, sortir de soi, dépasser son ego, prendre conscience de sa finitude et de ses limites, mais aussi désirer étendre ses capacités personnelles, c’est élargir son horizon d’espérance.

-        Se charger chaque jour de sa croix, sortir d’une attitude figée dans l’accueil de la transmission de la bonne nouvelle, c’est se responsabiliser dans sa marche, non pas un jour par semaine, mais chaque jour. Sortir de l’aridité d’un texte tellement sacralisé qu’il en est devenu stérile, c’est sortir des mots pour vivre l’action de l’amour au quotidien.

-        Suivre Jésus, c’est sortir des cadres de référence dans lesquels on cherche une sécurité, c’est oser partir après avoir traversé le désert de nos vies, dépasser tous les conforts et les bienfaits d’une communauté, pour marcher vers la destination finale, le cœur joyeux et serein, malgré le poids de sa croix. C’est quand on est autonome dans sa foi que la notion du service prend tout son sens…


Ce triple exode, ces trois étapes, ces trois cheminements, Luc les a présentés à Théophile comme une re-naissance, un événement heureux plein de chaleur, d’humanité, de spiritualité et d’espérance.

                                                                  

                                                            Jacques Eychenne

                                                                                      

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