Le vrai et le faux

 

Le vrai et le faux

                    ou

le danger des apparences

et du doute

         Marc 11 :11-26

 

Introduction :

 

Nous savons tous que les paroles du Seigneur sont parfois déconcertantes, mais là nous atteignons un sommet. Pour le commun des mortels ce texte soulève une déferlante de questions. Le contraste est fort entre les évènements de la veille et l’attitude surprenante de Jésus le lendemain. Contraste entre la liesse populaire avec son côté festif, et la malédiction d’un figuier, la sortie violente des commerçants hors du temple et le défi impossible de la prière. Le Seigneur n’est-il pas venu bénir ! Apporter la paix ! Rendre la foi possible ! Alors pourquoi maudire un figuier qui apparemment ne pouvait avoir de  fruit hors saison ?  Quel lien peut-il y avoir entre cet incident et le sujet de la prière ?  Pourquoi Jésus décourage-t-il ses disciples en présentant une foi inaccessible ? Qui peut ne pas douter dans la présentation de sa prière à Dieu ? Quel lien peut-il y avoir entre une foi impossible et l’énoncé d’un pardon relationnel incontournable qui clôture la séquence ?

 

Développement :

 

Comme nous l’avons maintes fois constaté, rien dans la description d’un récit biblique n’est dit au hasard. Derrière chaque « provocation » se cache un enseignement utile à notre édification. La difficulté consiste à surmonter l’impression première et à choisir la bonne piste de réflexion.

Essayons de sérier les difficultés dans l’ordre du récit de Marc.

 

 « Le lendemain, après qu'ils furent sortis de Béthanie, Jésus eut faim. Apercevant de loin un figuier qui avait des feuilles, il alla voir s’il y trouverait quelque chose; et, s'en étant approché, il ne trouva que des feuilles, car ce n'était pas la saison des figues. Prenant alors la parole, il lui dit: Que jamais personne ne mange de ton fruit !  Et ses disciples l'entendirent. »  Marc 11:12-14  version de Genève

 

Remarquons que notre attention est portée sur la stérilité du figuier, alors que le texte parle de la faim de Jésus. En super pédagogue, le Seigneur ne prépare-t-il pas l’esprit de ses disciples à la compréhension du sujet délicat sur la prière de la foi ?

 

Comme souvent, le Christ part d’une séquence de vie. Il utilise sa situation comme une parabole. Le texte parle de faim, c’est à dire d’un besoin élémentaire et vital. Cela permet d’éclairer le sujet suivant. Mais comment comprendre la malédiction du figuier. Peut-on chercher ce qu’il est impossible de trouver, autrement dit,  des fruits sur un arbre, si ce n’est pas sa saison ?

 

C’est précisément là que cette parabole est pertinente. Observons que c’est parce que le Seigneur a vu des feuilles sur cet arbre, qu’il s’en est approché (c’est ce que dit le texte). Nous sommes  bien d’accord ! Du coup la bonne question est de savoir pourquoi est-il venu voir ce figuier en pensant trouver des fruits ? Nous sommes en mars et les fruits d’ordinaire n’apparaissent qu’en juin… (Il est absurde de penser que le Christ est venu vers le figuier pour trouver du fruit sachant qu’il n’y en avait pas.)

 

Pourquoi a-t-il fait cette démarche ?

La réponse tient à la particularité du figuier : « les figuiers qui ont conservé leurs feuilles pendant l’hiver portent généralement aussi des figues » note C.I. Scofield, bible Louis Segond, version 1975, p. 1125 (mon citronnier a conservé ses citrons cet hiver). (Les habitants de la Palestine disent qu’il y a deux récoltes possibles pour le figuier : une en avril, c’est la récolte printanière et une en été. La première est accessible à tous, la seconde est réservée au propriétaire.)

Le Seigneur a donc exprimé une déception. Il a été réellement trompé. Cet arbre aurait dû conserver ses fruits, mais il n’avait seulement  qu’une belle apparence  (Matthieu dit : « que des feuilles seulement. » Mattieu 21 :19 ). Cette parabole a, bien entendu, valeur de symbole. Le peuple d’Israël est comparé à plusieurs reprises au figuier portant ces figues printanières (cf. Esaïe 28 : 4, Osée 9 : 10)

 

Du coup, le sujet s’éclaire. Le problème des apparences renvoie à d’autres situations. Jésus, ailleurs, fustigera l’apparence des comportements trompeurs au détriment  des véridiques. Il interpellera les scribes et les pharisiens «  qui font pour l’apparence de longues prières » Marc 12 : 40 (Lire encore la parabole du publicain et du pharisien, cf. Luc 18 : 9-14). Ces derniers avaient bien compris le message, car Marc nous dit au chapitre suivant, qu’en une certaine occasion les pharisiens ont introduit leur question par ses mots : « Maître, nous savons que tu es vrai, et que tu ne t’inquiètes de  personne ; car tu ne regardes pas à l’ apparence des hommes, et tu enseignes  la voie de Dieu selon la vérité. » Marc 12 : 14

 

La sévérité de la condamnation de ce figuier est à mettre en parallèle avec d’autres textes : « tout arbre qui ne porte pas de bons fruits (a fortiori s’il n’en a pas) est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » Matthieu 7 : 19-20 (le contexte concernait les faux prophètes.) De plus, ce qui se passe pour le figuier, éclaire ce qui se vit dans le temple, là où Jésus va  entrer : plus jamais il ne portera de fruit, car il a déçu son attente. La parabole du figuier illustre symboliquement la réalité desséchante d’une absence de spiritualité  dans le temple.

 

Au deuxième degré, et a contrario, cette parabole du figuier stérile est à comprendre comme une invitation à produire de bons fruits (cf. Matthieu 3 :8 ) Elle intime à tout homme de porter du fruit, à temps et contretemps. La parabole du cep et des sarments trouve là aussi toute sa profondeur spirituelle (lire Jean 15 : 1-13)

Le Seigneur a bien préparé le terrain de la compréhension du sujet de la prière de la foi.

Quand on parle de la prière, on exprime un besoin vital dans notre relation à Dieu. (Il faut avoir faim…) C’est un des moyens privilégiés pour communiquer avec lui, en lui exprimant nos sentiments, nos besoins, nos demandes.

Dans ce cadre relationnel, il est indispensable d’être vrai. Le figuier avait l’apparence du vrai, il était censé porter du fruit. S’il a séché en une seule nuit ou dans l’instant (cf. Matthieu 21 : 19, bible de Jérusalem) ce qui naturellement est impossible en un délai si bref, c’est que Jésus veut nous faire comprendre, en forçant le trait, que la relation avec lui ou avec Dieu, ne peut se bâtir que sur le vrai et non sur les apparences.

Ne dira-t-il pas, au verset 23 : « en vérité, je vous le dis… » En relation, il est primordial d’être vrai… Le fait de chasser les vendeurs du temple souligne l’importance à ne pas mélanger les genres. Il y a place pour ce qui relève des besoins humains, mais ailleurs que dans le temple. Le temple est lieu de prière, de relation avec Dieu et avec autrui. Il ne peut être lieu d’une foire commerciale.

A y regarder de plus près, on aperçoit la finesse de la progression des situations pour converger vers cette déclaration essentielle : « ayez foi en Dieu » v. 22

 

Ayez foi en Dieu.  On peut traduire soit par l’impératif, soit par l’indicatif présent, les deux sont possibles, seul le contexte détermine le choix en grec.

Petit problème de traduction : le nom de Dieu est au génitif, l’un des cinq cas de déclinaison en Grec. Sans entrer dans des explications grammaticales trop poussées, disons qu’il s’agit plus de la foi qui provient de  Dieu. Le texte tend à mettre en évidence la source, l’origine de cette foi. La traduction la plus en harmonie avec l’ensemble du texte serait donc soit : « ayez la foi de Dieu » soit : « vous avez la foi de Dieu ». C’est ce que Dieu dépose en nous pour entrer en relation avec lui. Notre réponse est la foi. Elle est confiance et adhésion à Dieu.

C’est certainement ce qui a fait traduire le doyen de la faculté de théologie protestante de Montpellier, Elian Cuvillier : « vous avez la confiance de Dieu ».

L’idée est intéressante. Elle nous fait prendre conscience du déplacement : la prise de conscience repose sur ce qui vient de Dieu et non de l’homme.

Cette suggestion de traduction a l’avantage de s’harmoniser avec cet autre texte de Paul : « la foi vient de ce que l’on entend et ce que l’on entend vient de la parole de Christ »  Romains 10 : 17. Or, comme Christ est l’envoyé de Dieu, la foi effectivement est produite et alimentée par Dieu. Nous ne sommes que les receveurs ! Encore faut-il s’ouvrir à cette opportunité !

 

Quelles peuvent être les conséquences de cette suggestion dans la compréhension de notre récit ?

 

Ayez la foi qui prend sa source en Dieu, signifierait plus justement : Nous appuyer sur son désir de relation (cf. Emmanuel= Dieu avec nous, Matthieu 1 : 23) car il investit en nous honorant de sa confiance. La foi serait la confiance en la confiance de Dieu pour nous. J’aime cette foi qui repose sur un autre. Cela donne du sens à la relation.

Cela nous permet aussi de comprendre que le déplacement d’une montagne ne peut, en aucun cas, être le fait d’un tour de magie de l’homme, c’est toujours une possibilité venant de Dieu (« rien n’est impossible à Dieu » Luc 1 : 37).

Cela nous réconcilie avec le texte. Le Christ ne nous demande pas l’impossible. Il ne nous ment pas. Il ne nous fait pas croire que nous sommes capables de déplacer des montagnes, (ce qu’aucun être humain n’a d’ailleurs jamais réalisé) à moins d’entrer dans la symbolique figurative de la montagne (ce qui ne semble pas être le cas dans ce récit).

 

Abordons maintenant la question du doute. S’agit-il bien du doute tel que nous le comprenons habituellement. Si tel était le cas, nous nous trouverions devant un sérieux écueil à la relation à Dieu et au prochain. Pourquoi ?

Parce que le doute fait partie notre nature humaine. Jésus nous proposerait-il quelque chose d’impossible ? D’irréalisable ?

Comment résoudre  cette sérieuse difficulté ? Qu’exprime en fait ce verbe douter ?

 

Le verbe grec (διακρινω : diakrinau) traduit par douter en français, est un verbe composé d’une préposition (δia) et d’un verbe (krinau). La préposition, dans son sens premier, indique le mouvement de quelque chose qui passe (qui traverse). Le verbe lui, est souvent traduit par juger, peser, estimer (cf. Luc 19 : 22 ; Colossiens 2 : 16 ; Jacques 4 : 11 ; Jean 7 : 51)

L’idée première de ce verbe composé est donc bien de séparer, distinguer, préférer, apprendre par discernement. En d’autres termes, dans un langage d’aujourd’hui, nous dirions que le sens principal de ce verbe est d’écarter ce qui est embrouillé pour voir clair. (Comme dans un sac de nœuds !)

C’est moins de mettre l’accent sur le doute, tel qu’on l’entend communément, que d’avoir la volonté d’examiner et de trier les difficultés (liées à la confiance en Dieu) dans nos cœurs. Autrement dit, c’est faire le point en soi. C’est clarifier son positionnement dans sa relation à Dieu.

 

En résumé, ce texte pose la question de confiance : Sommes-nous au clair avec nous-mêmes et avec Dieu ? Si nous faisons le point sur la duplicité récurrente qui nous habite, alors quelque chose de vrai et de fort peut se vivre avec Dieu.

 

Il s’agit moins de pointer les difficultés du cœur humain (doutes, écartèlements, divisions, tiraillements...) que d’en chercher la cause.

Du coup, cela éclaire le repère de la confiance (élément central de la foi). Il est posé en préambule à toute relation féconde avec Dieu.

En résumé, Dieu veut investir par amour dans nos cœurs, mais pour accueillir ce qu’il veut y déposer, il nous faut avoir, au préalable, défait nos sacs de nœuds.

Alors, pour celui ou celle qui entre dans ce travail sur soi, ce sera non : « il le verra s’accomplir » mais plus exactement et littéralement dans le texte : «  pour lui, ce sera » v. 23

Autrement dit, ce sera selon la motivation de notre cœur, et de notre volonté à débrouiller les obstacles à la réception de tout ce qui va alimenter notre foi. Nous sommes loin de tout schéma culpabilisant !

 

Ainsi, le verset suivant est à entendre avec ce regard. Le « tout  ce que vous demanderez » est en correspondance avec le tri préalablement opéré en nous, afin que rien ne vienne perturber le bon fonctionnement de notre relation à Dieu.

Sinon ce « tout » est équivoque, car comme l’enfant, reconnaissons que nous demandons tout et son contraire assez facilement. Ce serait trahir le texte que de croire que Dieu va donner suite à toutes nos demandes, simplement parce qu’on le lui demande ! Ne serait-ce point la porte ouverte au n’importe quoi ? Où serait alors le projet pédagogique de Dieu ?

 

En nous centrant sur ce qui vient de Dieu, notre père, et après avoir fait le point en nous, nous sommes mieux à même d’accueillir ce qui alimente la foi : la certitude d’être aimé sans l’avoir mérité.

Alors pour nous, ce sera moins : «  vous le verrez s’accomplir » que la reprise du verset 23, mais au pluriel cette fois : « pour vous, ce sera » v.24

Qu’il en soit ainsi pour vous, semble dire le Christ à ses disciples, et à travers eux, à chacun de nous.

 

La suite devient limpide. Si nous sommes au clair dans notre relation à Dieu, nous le serons aussi dans notre rapport à l’autre, notre frère, et la question du pardon ne sera plus un obstacle insurmontable.

Redisons ici le sens profond du verbe pardonner (αφίημι). Il exprime l’idée forte de faire sortir, laisser aller, lâcher. Renvoyer libre. Les Grecs utilisaient ce verbe quand un détenu était rendu à la liberté, et qu’on lui ouvrait la porte de sa prison. L’illustration m’apparaît très suggestive. Pardonner, c’est moins remettre une dette à l’autre, que de lui accorder un nouvel espace de liberté. Il va redonner sens à un renouveau relationnel. Peut-on, dès lors, refuser à autrui, ce que Dieu nous accorde avec amour ?

Permettez-moi de vous proposer une transcription libre de ces derniers versets 22-26 :

« En réponse Jésus leur dit : Ayez confiance dans la confiance que Dieu dépose en vous. En vérité, je vous dis, si quelqu’un dit à cette montagne : Soulève-toi et jette-toi dans la mer, et s’il a le vouloir de démêler le sac de nœuds dans son cœur, ce sera comme il l’aura voulu. C’est pourquoi je vous dis : Tout ce que vous demandez et réclamez, prenez le de vos mains, saisissez le, et ce sera pour vous. Et quand vous êtes debout adressant votre demande, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, allez le trouver, laisser tomber le contentieux et redonner lui un espace de liberté comme Dieu vous l’a accordé et il fera de même pour vous, il ne tiendra plus compte de vos échecs. Sinon, Dieu appliquera pour vous la même démarche que vous aurez appliquée à votre prochain

 

Conclusion :

 

Tout a donc bien sa place dans ce récit :

 

le contexte parle de relation vraie et dénonce indirectement les hypocrisies des apparences. Dans une relation saine, il faut parfois faire le vide en soi pour chasser ce qui fait obstacle. Jésus l’a illustré en chassant les vendeurs du temple !

L’accent est mis sur la valorisation d’une démarche de confiance. Sans elle, nous pouvons nous dessécher comme le figuier. Cette confiance, socle de la relation, nous conduit à vérifier sur qui elle repose : l’homme ?  Ou Dieu ?

Si notre foi est en Dieu, si elle est centrée sur lui, ce dernier opérera des déplacements, (aussi spectaculaires que le déplacement symbolique d’une montagne dans la mer) pour nous aider à démêler nos états d’âme. En deux mots,  tout ce qui bloque la marche heureuse et dynamique de la foi…

 

Alors, nous découvrirons nos vrais besoins, aurons de vraies demandes, avec de réels  sentiments. Nous marcherons dans le vrai pour Dieu et avec nos semblables, tout en sachant que la porte du pardon qui s’est ouverte pour nous, éclaire un chemin difficile mais passionnant : celui que le Christ a ouvert à notre place. Il devient le guide qui nous précède sur la bonne voie. Sans orgueil, mais aussi sans culpabilité, marchons et « retenons fermement la profession de notre espérance, car celui qui a fait la promesse est fidèle » Hébreux 10 : 23

 

                                                                                                                                        Jacques Eychenne

 

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