La fille de Jephté

 

 

 

      Le vœu tragique du

          Juge Jephté

                               ou

         nos défis insensés

               Juges 11 :29-40

 

 


Introduction :

 

Le livre des juges nous relate l’histoire d’un temps de déclin spirituel après la mort de Josué. Autant le livre de ce dernier déclinait toute une série de victoires du peuple d’Israël, autant le livre des juges raconte un nombre impressionnant de défaites. Les juges qui se succédèrent étaient choisis dans les diverses tribus du peuple. Ainsi, le livre relate le parcours spirituel de 12 hommes et d’une seule femme. Les récits précisent qu’ils ont tous été suscités par Dieu afin de libérer Israël des agressions de ses ennemis. Tous n’ont pas eu un rayonnement national. Certains exercèrent une activité plutôt locale. Parfois même, pour une courte période, plusieurs juges fonctionnèrent en parallèles. Ce fut une période de déroute spirituelle et morale. La conclusion du livre est d’ailleurs éloquente : « En ces jours-là, il n'y avait pas de roi en Israël. Chacun faisait ce qui lui plaisait. » Juges 21 : 25, version TOB.

C’est dans ce contexte politico-spirituel qu’apparaît le 9e juge en Israël. Son nom est Jephté. Il a été rendu célèbre, non par un exploit particulier, mais par un fait peu banal. Après avoir pris connaissance de celui-ci et des conséquences tragiques qui frappèrent sa fille unique, on reste perplexe, pour ne pas dire abasourdi.

De suite, plein de questions viennent à notre esprit. On cherche à comprendre ce vœu hâtif et irréfléchi de ce père, mais aucune réponse ne nous semble satisfaisante.

Cela ne peut que nous renvoyer aux aspects déconcertants de la nature humaine et aux diverses situations où l’on joue avec sa vie, ou celle des autres. Malheureusement, nous constatons qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Avant d’analyser ce récit, reconnaissons que l’actualité présente en France  et dans le monde, garde les stigmates de ces décisions d’hommes et de femmes irresponsables. Cela peut se vérifier tant sur le plan moral que sur le plan du respect de la nature et de notre environnement.

Nous vivons dans un monde marqué par les défis les plus insensés, les gestes gratuits les plus fous, la mise en place de projets inconsidérés, les paris les plus farfelus enjolivés parfois de sacrifices inutiles… Il suffit de lire le quid des records pour s’en convaincre.

 

Dans les faits divers, la presse rapporte fréquemment des récits de paris stupides qui finissent mal :

- boire en un temps-record le plus de verres de pastis… (Certains ont succombé après l’exercice.) - Plonger par bravade d’une falaise d’une centaine de mètres… (Certains ont trouvé la mort, d’autres sont devenus tétraplégiques). Nous pourrions encore trouver plein d’exemples surprenants. Le jeu du foulard à l’école en a été une illustration. Mais de tout temps, les défis insensés ont existé… Et cela nous ramène au récit biblique rapportant le vœu de ce chef en Israël qui exerçait la fonction de juge.

 

 Développement :

 

Revenons donc à l’analyse de cette histoire. (cf. Juges 11 : 29-40.) Elle demeure troublante à plus d’un titre : Jephté avait une responsabilité importante de juge, et de surcroît,  il est écrit que l’esprit de l’Eternel était sur Jephté (cf. Juges 11 : 29). Autant dire que son rayonnement sur le peuple avait une dimension hautement spirituelle.

Et c’est là que notre incompréhension s’éveille… 

Si Jephté était assuré d’avoir l’esprit de Dieu (cf. Juges 11 : 29), pourquoi n’a-t-il pas, par la foi, simplement demandé à Dieu de lui donner la victoire sur les fils d’Ammon ? Pourquoi éprouve-t-il le besoin « de se rassurer » en faisant ce vœu absurde et stupide que personne, pas même Dieu,  ne lui demandait ?

Le décalage entre le désir d’être au service de Dieu, et cette initiative contraire aux directives divines sur le respect de la vie est plus que choquant. Faut-il, dès lors en déduire que la confusion entre un projet personnel et la volonté de Dieu peut contaminer le plus spirituel de ses serviteurs ? En d’autres termes, peut-on être saisi par l’esprit de Dieu et manquer de foi et de discernement ? Peut-on avoir l’esprit de Dieu et agir en sens contraire par besoin de conforter son autorité, son ego, ou son prestige ?

 

Au regard de nos observations des comportements de la nature humaine, même en milieu religieux, la réponse semble être positive. (Plus tard, les disciples auront ce même problème. Ils avaient suffisamment de foi pour suivre le Christ, mais pas assez pour croire à l’annonce de sa résurrection. Et cela, même après avoir passé  plus de 3 ans avec Lui. (cf. Marc 10 : 34 ; 16 : 14 ; Luc18 :33 ; 24 : 41.)

 

Mais revenons au texte des Juges :

Supposons maintenant que Jephté n’ait pas manqué de foi, pourquoi donc ce  vœu insensé et contraire à la volonté de Dieu ?

Car en fait, en tant qu’homme de Dieu, il était informé que les sacrifices humains étaient interdits. Sa mémoire l’a-t-elle subitement abandonné ? La loi de Moïse était suffisamment précise, elle disait : « Tu ne livreras aucun de tes enfants pour le sacrifier à Moloch » Lévitique 18 : 21. Lire aussi : Lévitique 20 : 1-8 ; Deutéronome 18 : 9-12.

 

Le comportement de Jephté pose d’autres questions :

au nom de qui ou de quoi peut-on  disposer de la vie d’une autre personne, fût-elle sa propre fille ?

 

Les questions sous-jacentes de ce récit concernent le respect de la vie d’autrui, ainsi que la compréhension que nous avons de l’autorité parentale. On peut aussi s’interroger sur le sens de l’autorité d’un dirigeant spirituel. Le fait d’occuper de hautes fonctions, ouvrent-elles la porte à se croire tout-puissant. Un responsable peut-il se donner le droit de vie ou de mort sur un autre humain, son semblable ? Pour aller plus loin, le pouvoir que l’on détient ne peut-il pas se transformer en puissance d’aveuglement et de destruction ?

Salomon avait raison de dire : « Tel chemin paraît droit à quelqu'un, mais en fin de compte c'est le chemin de la mort. »  Proverbes 14 : 2, version Bible de Jérusalem.

Le verbe paraître est bien à sa place. A l’évidence, ce qui nous paraît être sensé ne l’est pas toujours ; ce qui nous paraît être vrai, ne peut l’être, qu’en fonction de notre propre conception de la vérité. On peut toujours paraître droit, juste et bon, et vivre son contraire. C’est le propre des ambiguïtés humaines. Dans la pensée populaire ne dit-on pas : «  l’enfer est pavé de bonnes intentions ».

 

Jephté a usurpé ce qui n’appartenait qu’à Dieu. Il s’est pris pour « Dieu le Père » et a cru bon, pour ne pas se dédire, de sacrifier sa propre fille. Pour ne pas perdre la face devant le peuple, il a choisi d’ôter la vie qu’il avait lui-même engendrée. Comment a-t-il pu un instant penser qu’en agissant ainsi, il accomplissait la volonté de Dieu ? Cette confusion dramatique dans l’esprit de ce grand juge en Israël, nous renvoie à nos propres confusions. La subtilité des intentions s’immisce. Notre jugement est parfois perverti : servir Dieu ou notre ego. Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir et plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.

De plus, on peut vivement s’interroger sur la conception du devoir de Jephté concernant la protection de ceux de sa maison. Sans faire référence à des principes spirituels, l’ordre naturel ne nous indique-t-il pas qu’il est de notre devoir de protéger nos propres enfants ? Jephté s’est placé sur un terrain mouvant. Il s’est aventuré dans une voie sans issue, tête baissée, sans mesurer les conséquences de son acte…

 

Si ce  récit nous a été conservé, n’est-ce pas pour attirer notre attention sur les dangers de confusion qui peuvent se faire jour, en nous, au détour d’évènements imprévus ou mal appréhendés ? Dès lors, l’important n’est-il pas de prendre conscience de cette réalité ? Quoique l’on puisse penser, les croyants ne sont pas spécialement différents de ceux que l’on appelle les païens. Nous ne sommes pas meilleurs que les autres, même si certains en caressent l’illusion. 

Notre seule force est de reconnaître les subtilités et les duplicités de notre propre nature. (cf. L’apôtre Paul a magistralement décrit cette problématique dans Romains 7). Pour l’apôtre, il importe de se défier de soi, et  de s’en remettre sincèrement à celui qui peut nous recadrer, nous repositionner, nous remettre en bon chemin. Le roi David éprouvait ce besoin : « Sonde -moi, ô Dieu, et connais mon cœur ! Éprouve-moi, et connais mes pensées ! Regarde si je suis sur une mauvaise voie, et conduis-moi sur la voie de l'éternité ». ! Psaume 139 : 23-24.

Toutefois, précisons que notre salut ne dépend pas de la réalité mauvaise de nos actions, sinon aucun d’entre nous ne serait sauvé. Il dépend d’une prise de conscience et d’une reconnaissance de notre vraie condition.  Elle permet à notre foi de saisir une réalité qui est à venir. Précisons que la promesse est dans le présent, mais la réalité est à venir.

 

Mais revenons encore au cas de Jephté.

Son vœu insensé l’a conduit à un sacrifice interdit. Il a sacrifié sa fille unique pour prouver que sa parole, tels les rois des Mèdes et des Perses, était irrévocable. Cela met en évidence une conception totalement erronée de son statut de juge en Israël.

 

Quant à sa fille,  si on ne connaît pas son nom, son comportement établit un contraste éloquent avec « le délire » de son père. C’est elle qui nous repositionne dans le vrai. Soulignons en caractère gras son comportement admirable. Pas de rébellion, ni de reproche. Elle affirme sa solidarité avec le choix du Père. En cela, elle est un type de Christ. Sa soumission à la volonté de son père ira jusqu’à la mort. Cela nous remet aussi en mémoire le comportement d’Isaac dans des circonstances similaires. Son comportement a permis à Abraham de donner à sa foi sa pleine mesure et les deux en sont sortis grandis.

 

Jephté, lui, a fait un vœu très imprudent, il n’a pas pu ou voulu revenir en arrière et reconnaître l’énormité de sa parole irréfléchie. Cette situation dramatique induit deux applications pratiques :

  1. prendre acte de la réalité du décalage entre les raisonnements humains et la sagesse divine. Esaïe a raison de nous rappeler :

 « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies dit l’Eternel, autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies et mes pensées au-dessus de vos pensées ». Esaïe 55 : 8,9.

 

    2) remédier au danger latent de confusion : Comment ? En confiant tous nos projets à celui qui peut nous donner la force spirituelle de les mener à bien. Soumettre nos plans à la volonté divine est une sage précaution.

 

Il faut aussi savoir arrêter le jeu des sacrifices insensés pour plaire à Dieu. Aucune vie ne nous appartient en propre et nous ne pouvons en disposer quelle que soit notre position sociale. Ce vœu de Jephté peut traduire aussi une fausse compréhension de la relation à Dieu. Point n’est besoin de marchandage avec Lui. Nous n’avons pas à poser de conditions. Là où est la confiance, là sont la liberté et la joie de servir.

Saisissons cette occasion pour manifester notre humilité. N’hésitons pas à prendre cette initiative. Reconnaissons que nous avons du mal à bien diriger notre vie et acceptons l’aide de celui que nous appelons notre Père. Que sa volonté soit faite dans nos vies. C’est ici le commencement de la sagesse…

 

Salomon dans les Proverbes nous montre le chemin :

« Les projets que forme le cœur dépendent de l’homme, mais la réponse que donne la bouche vient de l’Eternel. Toutes les voies de l’homme sont pures à ses yeux ; mais celui qui pèse les esprits, c’est l’Eternel. Recommande à l’Eternel tes œuvres et tes projets réussiront ». Proverbes 16 :1-3 (lire aussi Psaumes 24 : 4-5, 12-13 ; 27 : 1-4, 14 ; 30 : 12-13).

 

Maintenant, abordons un autre aspect du problème posé par le vœu insensé de Jephté. Sans aller dans des défis ou des paris fous, il y a aussi dans l’autre sens, un autre piège plus subtil : Celui de faire à Dieu des vœux inconsidérés. Que dit Salomon sur le sujet : Proverbes 20 : 25 ; Ecclésiaste 5 : 3-4.

Faire des vœux à la légère, c’est être léger dans notre relation à Dieu. Il est nécessaire d’apprendre à être cohérents et responsables. C’est le prix d’une bonne relation à Dieu, car l’on ne peut pas se moquer de Lui impunément ! (cf. Galates 6 : 7)

Et il est prudent de ne pas prendre d’engagement sous le coup d’une émotion occasionnelle. (Exemple : nous nous laissons parfois emporter par le talent ou le charisme oratoire de certains prédicateurs).  

 

Notre liberté de décision ne peut pas faire l’impasse d’une réflexion sérieuse, et d’un sens critique positif. (La foi n’a rien de commun avec la crédulité !)

Si Jephté avait pris cette précaution, il ne serait pas enferré dans cette situation paradoxale : sacrifier la vie de sa fille unique parce que Dieu avait répondu à son désir de victoire sur les fils d’Ammon.

 

Devant ce cas énorme, on ne peut s’empêcher de réfléchir à notre compréhension plus ou moins « fantaisiste » de la volonté de Dieu à notre égard, et a fortiori à celle d’autrui ? Quelle que soit notre maturité spirituelle, laissons-nous interpeller par un appel à plus de prudence et de sagesse… Reconnaissons sincèrement que le sujet du discernement de la volonté de Dieu pour soi est le plus difficile à résoudre. Pourquoi ? Parce que d’une part, nous ne savons pas définir exactement ce qui est bon pour nous, et d’autre part, parce que nos demandes sont trop dépendantes de nos visions à court terme, souvent mal formulées (les notions de calculs et d’intérêts peuvent pervertir notre raisonnement).

L’apôtre Jacques écrit : « Vous demandez et ne recevez pas parce que vos demandes ne visent à rien de mieux que de dépenser  pour vos plaisirs » Jacques 4 : 3, version TOB.

Faut-il, dès lors ne présenter aucune demande à Dieu ? Certes non !

Mais encore faut-il assortir nos prières de la nécessaire soumission à la volonté de Dieu !

Le Seigneur lui-même ne nous a-t-il pas conseillé de dire : «  que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel… » . Petit détail dans l’original : «  comme au ciel sur la terre ». C'est-à-dire que cela part du ciel.

Cela sous-tend l’idée que nous faisons partie d’un ensemble et qu’il convient de ne pas tout ramener à notre petite personne…

En fait, quand on est profondément dans la confiance en Dieu la question de sa réponse ou non-réponse ne pose plus problème.

Si on prend en considération son amour, comment ne pas croire que Dieu répond toujours à nos prières, même si nous ne voyons pas toujours visiblement sa réponse.  Ne pensez-vous pas que sa non-réponse est parfois la meilleure  des réponses ?

 

Conclusion :

 

Dépouillons-nous donc de tous nos défis d’orgueil et de toutes nos prières insensées (cf. Jacques 3 : 13-18) et faisons totalement confiance à Dieu notre créateur, mais aussi et surtout à notre Père. 

Lisons en conclusion ces textes :

 

« Ne crains rien, car je suis avec toi ; ne promène pas des regards inquiets, car je suis ton Dieu ; je te fortifie, je viens à ton secours, je te soutiens par ma droite triomphante ». Esaïe 41 : 10

 

« Quand les montagnes s’éloigneraient, quand les collines chancelleraient, mon amour ne s’éloignera point de toi, et mon alliance de paix ne chancellera point… Bannis l’inquiétude, car tu n’as rien à craindre ».Esaïe 54 : 10, 14.

 

«  L’Eternel est ma lumière et mon salut : De qui aurais-je crainte ? L’Eternel est le soutien de ma vie : De qui aurais-je peur ? Psaumes 27 :1

 

« Tous ceux qui espèrent en l’Eternel ne seront point confus ». Psaume 25 :3

« Dieu sera toujours le rocher de mon cœur et mon partage… pour moi, m’approcher de Dieu c’est mon bien : Je place mon refuge dans le Seigneur, l’Eternel ». Psaume73 : 26,28.

 

Ainsi, l’histoire de Jephté nous aura permis de faire un détour pour nous recentrer sur la bonne relation de confiance. Paradoxalement, seule la fille de Jephté en aura fait une merveilleuse démonstration. Ce récit nous sensibilise encore à l’importance d’une parole donnée avec le rappel à la sagesse et au discernement. 

A cette fin, faisons aussi mémoire de tous nos paris stupides. Essayons d’éviter nos défis irréfléchis. Recentrons-nous sur une relation qui accorde à Dieu la première place en tout, dans une recherche de découverte heureuse de sa bonne volonté. 

                                                                                    

                                                                              Jacques Eychenne

 

 

                                                            

 

 

 

  

 

 

 

   

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

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