La force de la Joie

 

 

 

 

                 La joie

Néhémie 8 : 10 c

Introduction :

 

Esaïe, dans un magnifique texte prophétique, parle de ceux qui vont se rendre à la montagne du Seigneur, vers le rocher d’Israël (allusion faite aux fêtes organisées à Jérusalem où l’on se rendait en chantant). Dans cette description, le prophète met l’accent sur la célébration de la fête avec une précision intéressante. Ils parlent de ceux qui auront : « la joie au cœur » Esaïe 30 : 29. Partant de ce texte et le reliant à la recommandation de l’apôtre Paul : « Soyez toujours joyeux » 1 Thessaloniciens 5 : 16, prenons conscience de l’importance de la joie dans toute la révélation divine.

 

Mais qu’est-ce que la joie, en particulier dans le Nouveau Testament ? Le mot grec utilisé le plus souvent est χαρά. Il a la même racine que la grâce et les dons spirituels (il fait aussi référence à une marque imprimée comme une création artistique ou encore  une empreinte de monnaie cf. Actes 17 : 29 ; Hébreux 1 : 3). Mais comment peut-on définir la joie ? C’est un sentiment fort et complexe, difficile à définir en une seule phrase. Essayons toutefois de préciser quelques composantes de la joie. C’est un sentiment d’une intense satisfaction de notre être profond, une sorte d’émotion forte, de félicité qui nous étreint et se déploie de façons très diverses. Les psychiatres comme François Lelord ou Christophe André parlent « d’une expérience à la fois mentale et physique intense » (1).

La complexité de la définition de la joie provient du fait qu’elle saisit l’être dans sa globalité. Le corps, l’esprit, l’intelligence créative, le cœur, tout est concerné. Et pourtant, il y a une diversité surprenante d’expressions. Dans la Bible, ce fait peut être acté. Il y a ceux qui poussent des cris de joie, et se jettent sur leur face (cf. Lévitique 9 : 24) ; il y a ceux qui servent Dieu avec Joie et de bon cœur (cf. Deutéronome 12 : 18) ; il y a ceux qui éprouvent de la joie comme le prêtre Jonathan de la tribu de Dan (cf. Juges 18 : 20,30). L’intensité varie suivant les moments, il y a les petites et les grandes joies. Par exemple David éprouva une grande joie quand il vit la réponse du peuple à son appel à présenter des offrandes volontaires à Dieu (cf. 1 Chroniques 29 : 9). Mais la Bible parle encore de ceux qui célèbrent l’Eternel avec des transports de joie (cf. 2 Chroniques 29 : 30), ceux qui tressaillent de joie (cf. Esaïe 26 : 19 ; 35 : 2). La joie est souvent accompagnée par des instruments de musique (cf. Esaïe 24 : 8). Elle est aussi associée à l’allégresse (cf. Esaïe 16 : 10 ; 51 : 3 ; Joël 1 : 16 ; Luc 1 : 14 etc.) La joie de David par exemple est motivée par une stimulation extérieure : « Je louerai l'Éternel de tout mon cœur, je raconterai toutes tes merveilles. Je ferai de toi le sujet de ma joie et de mon allégresse, je chanterai ton nom, Dieu Très-Haut ! » Psaume 9 : 1-2 .  

 

Essayons maintenant de nous attarder sur le sens profond de la joie, tel qu’il apparaît dans la Révélation biblique.

 

Développement :

 

Dans la Bible la joie est un sentiment fort qui résulte de la prise de conscience de ce que l’on a en soi et de l’action de Dieu en l’homme. C’est une émotion qui nous étreint et nous submerge au point qu’elle peut se traduire par des larmes de joie. En un temps de grand réveil spirituel au temps du sacrificateur Esdras, Néhémie encourage les autorités et le peuple d’Israël en lui disant : « ne vous affligez pas, car la joie de l’Eternel sera votre force » Néhémie 8 : 10 c. Mais quand l’apôtre Paul déclare : « Soyez toujours joyeux » faut-il prendre cet impératif comme un précepte à suivre ou comme une recommandation formelle ? Il est clair que l’on ne peut forcer personne à être joyeux, surtout s’il vient de recevoir une mauvaise nouvelle. Alors comment comprendre cet impératif ? Les sages des temps anciens disaient que la tristesse est la mort de l’âme, la joie en est la vie. La maxime est intéressante, mais elle n’explique pas tout, même si tout citoyen lambda peut expérimenter que la tristesse est un repli sur soi, tandis que la joie nous ouvre. La tristesse nous resserre, la joie nous dilate. En fait si l’évangile préconise la culture de la joie, c’est assurément parce que la joie active dont le Christ est porteur est indépendante des facteurs extérieurs.

 

La joie est un bien à cultiver en soi. Elle est la résultante de la conviction intérieure d’un bonheur simple qui conduit à une permanence de contentement. Cette joie est une libération des passions. Bouddha  définissait le bonheur comme une délivrance de l’ignorance et une expérience de l’éveil. Le principe de libération de tout ce qui nous détruit faisait partie de ses préceptes. La joie dans le Nouveau Testament est aussi liée au discernement à faire les bons choix de vie pour nous-mêmes, c'est-à-dire distinguer ce qui nourrit notre ego (j’entends par ego tout ce qui est propre à soi) de ce qui ne le nourrit pas. Il faut se remplir d’un carburant bien adapté à notre moteur de vie. Autrement dit, cultiver la joie intérieure est un travail sur soi qui n’est pas une partie de rigolade. La joie est un véritable défi. En fait devenir soi, c’est découvrir non seulement le bonheur d’être soi, mais aussi percevoir le projet de Dieu en l’homme. Spinoza approchait cette vérité quand il disait : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels ». Quand l’apôtre Paul nous dit « soyez toujours joyeux » il nous positionne simplement sur le chemin de cette découverte.

 

Ce cheminement mène à la prise en compte que la joie,  stricto sensu, nous est communiquée. Le psalmiste affirme : «  En Dieu notre cœur trouve sa joie » Psaume 33 : 21. Et ailleurs : « j’irai vers Dieu qui est ma joie et mon allégresse ». Psaume 43 : 4. Le Seigneur Jésus, qui est venu selon l’apôtre Jean pour

nous révéler qui était le Père Eternel, exprime l’enrobage de son message de salut : « Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. » Jean 15 : 11 (le verbe grec  πληρόω dans sa déclinaison à l’aoriste subjonctif passif peut être aussi traduit par joie complète, version de Jérusalem ; par joie accomplie, version Darby ; l’image est celle d’un vase plein à ras bord).

L’apôtre Paul confirme cette bonne disposition de l’action de Dieu en l’homme. Il a cette phrase magnifique : « Que le Dieu de l'espérance vous comble de joie et de paix dans la foi, afin que vous débordiez d'espérance par la puissance de l'Esprit Saint. » Romains 15 : 13, version TOB.

 

Observons et reprécisons qu’il y a bien dans la joie une double action :

 

1)  La première nous est personnelle.

 

Elle est notre fait et non celui d’un autre.  Elle passe au tamis l’essence de nos motivations qui conduisent notre vie. Elle repère les caractéristiques dominantes de nos fonctionnements, elle met en lumière une certaine lucidité sur nos vanités, nos illusions, nos peurs, nos tristesses, notre engouement à tout vouloir contrôler… Montaigne écrivait : « Il faut étendre la joie et retrancher autant qu’on peut la tristesse » Essais, III, 9. La joie se cultive comme on prend soin de son jardin. Pour que la joie trouve en nous sa place, il faut un brin de sagesse pour la laisser fleurir. De même, pour qu’elle grandisse et nous procure contentement et jouissance intérieure, il y a plein de mauvaises herbes à arracher chaque jour. « La joie est une puissance, cultivez là ». Méditations quotidiennes du Dalaï-Lama, Pocket.

Observons que nous retrouvons cette double action dans la phrase qui résume à elle seule le Nouveau Testament : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là. » Marc 12 : 30-31

 

Cultiver en soi la joie, c’est être en santé. C’est tout simplement se faire du bien. Salomon écrivait : « Un cœur joyeux est un bon remède, mais un esprit abattu dessèche les os. »  Proverbes 17 : 22.  Si nous voulons avoir un visage rayonnant, cultivons la joie et réduisons nos produits et crèmes de beauté, car Salomon dit encore : « Un cœur joyeux rend le visage serein ; mais quand le cœur est triste, l'esprit est abattu. »  Proverbes 15 : 13. Apprendre à cultiver la joie nécessite attention, car elle ne s’impose pas d’elle-même. Elle nécessite détermination afin d’être vigilant pour ne pas se laisser encombrer l’esprit de pensées négatives. La joie intègre l’agréable et dissout le désagréable. Elle  a un pouvoir de nettoyage. Elle remet au net et nous repositionne dans la bonne restructuration de notre personnalité.

 

2) La joie véritable procède de l’action de Dieu en nous.

 

La part qui nous échoit ne saurait en elle-même être suffisante à rendre le sentiment de joie complet. L’expérience qui illustre le mieux cette réalité est la rencontre des disciples d’Emmaüs avec le Seigneur ressuscité. C’est quand leurs yeux s’ouvrent à la réalité,

 qu’ils reconnaissent le Seigneur Jésus. Alors, ils peuvent identifier  le feu de joie qui brûlait en eux. (cf. Luc 24 : 28). Pour asseoir cette démonstration, les écrivains inspirés utilisent l’expression : remplir de joie. Comme si on mettait du contenu dans un contenant. Ainsi, quand les Juifs d’Antioche s’opposèrent à la prédication de Paul et de Barnabas, rien n’altéra leur sérénité et les disciples qui les accompagnèrent à Icône furent  «  remplis de joie et du Saint-Esprit » Actes 13 : 52

La corrélation entre la joie et le Saint-Esprit est attestée par Paul quand il considère que la joie est un fruit de l’Esprit (cf. Galates 5 : 22). De même la joie secrète et profonde est en étroite relation avec l’assurance d’être sauvé, c’est-à-dire, d’être libéré d’un poids afin de mieux se diriger vers cette pensée d’éternité.  A la suite de circonstances difficiles et douloureuses, on peut ne plus ressentir cette quiétude intérieure. David en a pris conscience quand il s’écrie : « Rends-moi la joie de ton salut » Psaume 51 : 14.

 

3) essai de synthèse :

 

Il y a donc un lien entre ce qui procède de l’humain et ce qui vient de Dieu. Par exemple la perception intuitive de nos manques (cf. Travail personnel sur soi) favorise la saisie de ce que Dieu est tout disposé à nous accorder (cf. don de la joie en osmose avec l’amour). Spinoza qui met souvent la raison et l’intuition en avant-garde, et qui n’a pas la conviction d’un Dieu personnel, dit pourtant : « Notre souverain bien et notre Béatitude reviennent à la connaissance et à l’amour de Dieu. » (2)

La culture de la joie est un long chemin parsemé d’embûches. Que de blessures à cicatriser, que de déceptions à surmonter, que de circonstances inopportunes à évacuer, que de souffrances physiques et morales à dépasser. Pour aller au-delà de la résignation, notre chemin intérieur a besoin d’être éclairé. Parfois, c’est comme la faible lumière d’une bougie, parfois c’est comme l’illumination d’un feu d’artifice. L’aspect rebutant de la marche vers la paix parfaite, telle que le Seigneur Jésus l’a présentée, est que l’on est sans cesse rattrapé parce que l’on veut délaisser. Le lâcher prise est facile à énoncer, mais reste une dure réalité à vivre. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’une aide extérieure.

Toutefois, pour accéder à la permanence de la joie intérieure, il est nécessaire de prendre en compte la parole du Christ quand il dit : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive. » Marc 8 : 34. Le renoncement à soi ne consiste pas à tuer tout ce qui procède de l’ego, mais bien plutôt de le restructurer pour être à même de refuser tout ce qui entrave le vraiment soi. Vouloir attenter à la crucifixion de sa personnalité, vouloir bannir toute référence à l’individualité  conduit à des dérives spirituelles qui conduisent pour le moins à des impasses. A ce sujet, précisons ici que la récupération occidentale de la pensée bouddhiste a entrainé un certain mépris de soi dommageable. L’illusion de vouloir anéantir tout ce qui procède de notre corps, sur un plan  holistique, a conduit à des excès entraînant mortifications et désordres psychiques.  Renoncer à soi fait référence à un repositionnement positif du moi par rapport à Dieu.

 

C’est dans ce sens que nous avons besoin d’une renaissance. C’est ce que Jésus a signifié à Nicodème quand il lui dit : « Ne t’étonne pas si je t’ai dit : il faut naître de nouveau » (Plus précisément d’ après l’adverbe grec ἄνωθεν, d’en haut). La joie simple, spontanée, dépouillée de tout artifice, s’observe facilement chez les petits enfants. Pourtant leur construction physique, mentale, affective est en pleine construction. Ils ne sont pas prisonniers de leur propre image. Voilà pourquoi Jésus a fait référence à la pureté originelle de la joie de l’enfant qui s’émerveille de ses découvertes. « Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez pas ; car le royaume de Dieu est pour ceux qui leur ressemblent. »  Luc 18 : 16 

 

Conclusion :

 

A la question, pourquoi cultiver la joie ? Il nous est possible d’apporter plusieurs éléments de réponse. Si tous les cliniciens sont d’ accord pour dire que le facteur joie est source de meilleure guérison, disons plus généralement que la présence de la joie intérieure, profonde et sereine, est un puissant facteur d’équilibre et de santé. De plus, cette joie conduit à une philosophie de vie qui conjugue partage et empathie. Elle nous ouvre aux autres. Elle nous ouvre à Dieu. Elle est révélatrice d’un bien-être insoupçonné. Quand on a surmonté ses peurs, ses angoisses, ses fragilités, ses inquiétudes, et que l’on se sent habité par une force qui dépasse notre volonté, on tend vers un bonheur durable. Cette expérience donne un sens concret à notre vie, de même elle libère, grâce à Dieu, le meilleur de nous-mêmes.

Paradoxalement, il nous faut renaître car les contaminations polluantes freinent la réalisation de la bonne structure de notre personnalité. Cultiver la joie, c’est comme le cultivateur, accepter de retourner la terre pour semer à nouveau. Si l’on veut récolter la vraie joie, il faut faire sans cesse travailler le soc du labour. Ensuite, on peut semer. Mais il convient de garder constamment à l’esprit que c’est Dieu qui fait croître le meilleur. La joie parfaite à laquelle le Christ nous appelle nous fait positiver les expériences passées les plus douloureuses, aborder le présent avec sérénité malgré les vents contraires, et appréhender l’avenir avec confiance.

Le Christ ayant accompli son œuvre d’amour fit cette prière à son Père : « maintenant je viens vers toi et je parle ainsi dans le monde, afin qu'ils aient en eux-mêmes ma joie complète »  Jean 17 : 13 , version de Jérusalem. Le même apôtre introduira sa lettre pastorale par ses mots : « Et nous écrivons ces choses, afin que notre joie soit parfaite. » 1 Jean 1 : 4 

                                                                                    

                                                                                         Jacques Eychenne

 

  1.  La puissance de la joie, de Frédéric Lenoir, éd. Fayard, P.27
  2.  Idem, p. 154

 

 

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