Plaidoyer pour Ananias et Saphira

 

 

   

    Plaidoyer pour

 Ananias et Saphira

 Actes 4 : 32 -5 : 11

 

Introduction :

 

L’histoire de la première communauté chrétienne nous révèle une expérience qui nous force à la réflexion tellement elle est insolite et dérangeante. Insolite, parce qu’au cœur de cette église de Jérusalem en pleine démonstration d’amour fraternel, on aurait pu entrevoir une autre façon de traiter l’affaire Ananias et Saphira, et dérangeante, parce que le beau climat d’unité a été mis à mal par la crainte. Ainsi, face au contexte dans lequel cette histoire interpellante s’est déroulée de nombreuses questions peuvent être posées.

En premier par rapport à cette communauté naissante de Jérusalem, et en particulier à son fonctionnement. Que la multitude ne soit qu’un cœur et qu’une âme était-ce vraiment un bien ? Ne retrouvons-nous pas là l’ambiance stigmatisée lors de la construction de la tour de Babel ? N’y a-t-il pas eu confusion entre l’action du Saint-Esprit et l’action purement humaine ? Le mensonge d’Ananias et de Saphira nous renvoie au premier mensonge, celui de nos premiers parents en Eden. Si Dieu n’a pas mis à exécution une sentence de mort, comment comprendre que sous le régime de la grâce, on retrouve  une démarche propre à une pratique de l’Ancien Testament ? N’y a-t-il pas une attitude spirituelle régressive en regard du parcours d’amour du Christ pour l’humain ? L’apôtre Pierre, dans la circonstance, n’a-t-il pas agi de sa propre autorité ? N’y a-t-il pas eu confusion entre l’action du Saint-Esprit et sa propre volonté ?

Vous pensez que ces questions relèvent du blasphème ?  Essayons ensemble d’examiner de plus près le récit, et commençons par nous poser cette question : Est-ce que la description de l’ambiance qui régnait au sein de la communauté de Jérusalem a un caractère normatif ? Si oui, faut-il l’imiter de nos jours ?

 

Développement :

 

Certains d’entre vous peuvent dire : « mais ce raisonnement est inacceptable ! Le contexte immédiat de ce récit montre les serviteurs de Dieu annonçant la parole avec une pleine assurance, faisant des miracles et des prodiges. De surcroît, n’étaient-ils pas  tous remplis du Saint-Esprit ? » (cf. Actes 4 : 29-31) C’est exact ! Mais cela ne prouve pas qu’ils accomplissaient la volonté de Dieu dans toutes leurs décisions. La démonstration nous en est donnée dans la Bible tout entière. L’inspiration biblique n’a pas pour objectif de présenter les hommes de Dieu comme des super héros. Depuis Abraham en passant par Moïse, David, Salomon et bien d’autres, les exemples ne manquent pas pour souligner la difficulté humaine à percevoir la volonté divine. Mais pire encore est de confondre sa volonté avec celle de Dieu. L’impétueux et prompt apôtre Pierre n’échappe pas à la règle. N’est-ce pas lui qui est à l’ origine de la superbe confession de foi : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » Matthieu 16 : 16 et quelques instants, après que lui dit Jésus : « Arrière de moi, Satan ! Tu m’es en scandale ; car tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes » Matthieu 16 : 23

 

On peut donc être dans le bon témoignage pour Dieu, et aussitôt après être dans l’opposition à sa volonté, confondre le mal avec le bien (cf. Esaïe 5 : 20)  On peut très bien avoir à cœur d’annoncer la parole de Dieu et être dans l’erreur. On peut penser sincèrement être dirigé par l’Esprit Saint et en réalité agir selon sa propre volonté. On peut avoir reçu le Saint-Esprit et ne pas comprendre l’essentiel des paroles du Christ (cf. Jean 20 : 23 ; Marc 16 : 14). On peut prophétiser au nom du Christ, chasser des démons par son nom, avoir fait beaucoup de miracles en son nom, et pourtant entendre Jésus dire à ces gens-là : « Je leur dirai ouvertement : je ne vous ai jamais connu, retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité » Matthieu 7 : 22. L’apôtre Paul ne croyait-il pas servir Dieu quand il persécutait l’église de Dieu ! Soyons donc prudents dans nos analyses, nos perceptions, nos affirmations. De même, on pourrait s’interroger sur le choix de Matthias pour remplacer Judas (cf. Actes 1 : 15-26). Ce choix par tirage au sort n’a donné aucune suite, alors que le choix de Dieu avec l’apôtre Paul a été éloquent.

 

Cela dit, revenons au récit et à la question concernant le caractère normatif du texte suivant :

« la multitude de ceux qui étaient devenus croyants n'avait qu'un cœur et qu'une âme, et nul ne considérait comme sa propriété l'un quelconque de ses biens; au contraire, ils mettaient tout en commun » Actes 4 : 32, version T.O.B.

Le désir humain de n’être qu’un dans un projet nous rappelle un récit analogue lors de la construction de la tour de Babel. Terriblement marqués par le déluge, ils décidèrent de ne pas être dispersés. Unanimement, ils formèrent le projet de la construction de la fameuse tour. Quel rapport y a-t-il avec notre texte du livre des Actes ?  La tentation humaine de la pensée unique demeure toujours. Vouloir que tous ne soient qu’un en tout. Cette expérience, si idéale, si généreuse, a très vite connu des lendemains amers. Pourquoi cela n’a pas perduré et pourquoi cette expérience ne peut en aucun cas être normative ?  La parole de Dieu prône l’unicité en Christ (cf. Jean 17 : 21), mais pas l’uniformité. Même si cette initiative part d’une bonne intention (cf. l’enfer en est pavé), nous ne trouvons nulle part ailleurs dans la Bible une directive invitant tous les croyants à vendre tout ce qui leur appartient pour le remettre à des responsables chargés de redistribuer le tout par souci d’ égalité. Ce communisme n’a jamais porté de fruit arrivant à maturité. Ce projet a toujours avorté.

Or, le Seigneur nous a bien recommandés : 

« tout bon arbre porte de bons fruits, mais le mauvais arbre porte de mauvais fruits. Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ou un mauvais arbre porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est coupé et jeté au feu. C'est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » Matthieu 7 : 17-20.

C’est le Christ qui crée l’unité, et c’est par la foi et l’amour que cette unité peut être réalisée sous l’action de l’esprit de Dieu. L’humain en est incapable. Ce phénomène de groupe, qui tend plus ou moins directement et subtilement à rendre obligatoire une morale, est pervers. On en voit de nos jours les conséquences et elles sont désastreuses dans le développement personnel, spirituel, et psychique. Le nivellement n’a jamais fait grandir l’individu. En regard de ce contexte, le cas d’Ananias et de Saphira est édifiant.

Que leur comportement soit passé au crible de la morale normative, spirituellement correcte, et instinctivement ce couple devient l’abomination qu’il fallait écarter. Bien sûr le mensonge est à dénoncer, tout comme Dieu l’a fait en Eden pour Adam et Eve. Mais si nous énonçons le principe : mensonge= la mort, combien d’ entre nous pourraient rester debout ?

 

Le mensonge d’Ananias et de Saphira, en quoi est-il plus condamnable que d’autres transgressions de la loi plus lourdes de conséquences ? Sans obérer le fait que le couple ait menti, nous ne savons pas pourquoi ils ont agi de la sorte. Nous avons seulement la question pertinente et accusatrice de Pierre :

«  Ananias, pourquoi Satan a-t-il rempli ton cœur, au point que tu mentes au Saint -Esprit, et que tu aies retenu une partie du prix du champ ? » Actes 5 : 3

 

Quelle est la nature du délit ?  Au lieu de remettre la totalité de la vente de leur terrain, ils ont gardé une partie de son prix. Ce délit, inspiré par Satan selon Pierre, reposerait sur le fait d’avoir laissé supposer qu’ils remettraient la totalité de la somme du terrain aux apôtres. Ce comportement tombe sous le coup de la tromperie. On ignore pourquoi ils ont conçu un tel projet, d’autant que le texte qui suit nous apprend que personne ne leur demandait de le vendre.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ne peut-on pas leur trouver des circonstances atténuantes ? Si Dieu devait nous sanctionner aussi subitement et irrémédiablement toutes nos duplicités où serions-nous ?  Ne trouvez-vous pas que cette attitude qui méritait une forte réprimande peut aussi être la conséquence de cette atmosphère qui créait un conditionnement à tout mettre en commun ? N’ont-ils pas voulu faire comme tout le monde, alors qu’ils n’en avaient pas l’intention ? Qui peut affirmer ne pas se reconnaître dans ce genre de dilemme ? Nos analogues ambiguïtés entraînent-elles une mort instantanée ? Si tel était le cas, notre planète risquerait d’être déserte…

 « Ne pouvais-tu pas le garder sans le vendre, ou, si tu le vendais, disposer du prix à ton gré ? Comment ce projet a-t-il pu te venir au cœur ? Ce n'est pas aux hommes que tu as menti, c'est à Dieu. » Actes 5 : 4, version  TOB

 

Notons que l’obligation ou même la nécessité de vendre et de donner la totalité de ses biens n’est pas exprimée dans le texte. De même, la sévérité du propos et de l’accusation laisse supposer que l’apôtre est inspiré quand il prononce ces paroles. Mais même si ses informations sont bonnes, n’appelaient-elles pas un peu de compassion, telle que Jésus l’a constamment exprimée face aux pécheurs ? Où est-ce que Pierre a voulu par cet acte autoritaire exorciser son passé. Se souvient-il que par trois fois, il a renié lamentablement son Seigneur alors qu’il témoignait à qui voulait l’entendre, que lui vivant, jamais il ne ferait une chose pareille ? La trahison est-elle moins répréhensible que le mensonge ? Si le Christ avait appliqué à son égard le même raisonnement que serait devenu l’apôtre, le grand chef de Jérusalem ? Sa trahison comme ancien du collège des apôtres, n’avait-elle pas plus d’importance que celle du couple Ananias et Saphira (cf. Luc 22 : 54-62). Mais me direz-vous, le fait qu’Ananias soit mort sur le champ prouve que Pierre est simplement l’exécuteur de la sentence divine. Mais rien ne nous autorise à dire qu’il est mort par la volonté divine. Le texte ne le dit pas et on peut aussi supposer un autre scénario. On pourrait comprendre que sous le coup d’une accusation si lourde, excessive, voire même injuste, le cœur d’Ananias ait lâché. Combien de personnes sont décédée s à l’annonce d’une mauvaise nouvelle (cela a été le cas dans ma famille…).

 

« Trois heures environ s'écoulèrent; sa femme entra, sans savoir ce qui était arrivé. Pierre l'interpella: «Dis-moi, c'est bien tel prix que vous avez vendu le terrain ? » Elle dit: « Oui, c'est bien ce prix-là!» Alors Pierre reprit: « comment avez-vous pu vous mettre d'accord pour provoquer l'Esprit du Seigneur? Écoute: les pas de ceux qui viennent d'enterrer ton mari sont à la porte; ils vont t'emporter, toi aussi.» Aussitôt elle tomba aux pieds de Pierre et expira. »  Actes 5 : 7-10, version TOB.

 

L’attitude de Pierre  rappelle la démarche de l’accusateur en Eden : « Dieu a-t-il réellement dit ? » Genèse 3 : 1. La question perfide peut avoir les mêmes accents. Certains peuvent penser que l’apôtre Pierre donne une dernière chance à Saphira, mais quand on sait qu’il connaît déjà la réponse l’argument généreux ne tient pas. C’est assurément une question piège.

Si on se place un instant dans la position de Saphira, on ressent vite le drame qui la saisit. En effet, l’alternative la place devant un choix cornélien. Soit elle ne pense qu’à elle et elle trahit son mari, soit elle reste solidaire malgré les conséquences inévitables en présence de tous. Cela nous rappelle le dilemme d’Adam quand il constata que sa femme avait mangé le fruit défendu. La question souvent caricaturée était pourtant lourde de conséquences : soit il perdait sa femme, soit il se perdait avec elle. Dans certaines circonstances ne sommes-nous pas, nous aussi défenseurs de l’indéfendable ? Nous pouvons être convaincus que l’apôtre Pierre a cru bien faire. Il fallait une morale exemplaire dans les rangs de la première communauté chrétienne de Jérusalem. Mais à aucun moment l’évangile nous enseigne que de bons principes peuvent se transformer en armes de mort. Si l’amour n’est pas au rendez-vous, aucun modèle d’union dans une communauté n’est conforme à l’esprit qui a conduit le Seigneur à prononcer sur la croix ces paroles :

« Père pardonne-leur car ils ne savent ce qu’ils font » Luc 23 : 34.

 

Notons, comme ailleurs dans les Saintes Ecritures, que Dieu a laissé l’apôtre aller jusqu’au bout de son action. Mais la conséquence directe est mentionnée dans le récit : « une grande crainte saisit alors toute l'Église et tous ceux qui apprenaient cet événement. »  Actes 5 : 11, version TOB.

 

(φόβος μέγας = une grande crainte). On aurait pu traduire par une grande  peur.  φόβος = Ce mot est utilisé par les Grecs pour traduire une action qui fait fuir en effarouchant.  Cela peut aussi être assimilé à quelque chose d’effrayant qui crée l’épouvante. Une sorte d’épouvantail qui nous rapproche du régime de la terreur. Si l’objectif de Pierre était de renforcer l’unité, était-ce le meilleur chemin à suivre ? D’autant qu’à l’époque de l’apôtre les noms donnés correspondaient au caractère des personnes. Or, Ananias signifie littéralement : « La grâce de l’Eternel ». La loi aurait-elle tué la grâce ? De même Saphira fait référence au saphir, en hébreu comme en français. Le saphir symbolise la pureté du ciel (cf. Exode 24 : 10). La vision du prophète Ezéchiel parle d’un trône de saphir (cf. Ezéchiel 2 : 26). De même dans l’Apocalypse concernant les fondements de la muraille de la nouvelle Jérusalem (cf. Apocalypse 21 : 19). La beauté et la pureté symbolisées par Saphira s’en sont allées dans la mort. Où se trouve la cohérence de cette histoire ?  

Ce récit nous amène à poser un autre regard sur le comportement de l’apôtre. Il sera remplacé plus tard à la tête de la communauté de Jérusalem par Jacques le frère du Seigneur. Y-at-il une relation de cause à effet ? (cf. Actes 15 : 13-29, Galates 2 : 9). Constatons simplement que Jacques favorisera un courant libéral en acceptant des opinions et des pratiques différentes, lors du premier concile à Jérusalem tenu sous sa présidence. Il conciliera les courants Pauliniens plus charismatiques avec ceux de Pierre plus attachés à la loi juive. Le compromis énonce un choix commun a minima (cf. Actes 15 : 28-29).

 

Conclusion :

 

Nous nous sommes passablement interrogés sur l’enseignement de ce récit. Du coup, cela nous amène à prendre conscience qu’il y a dans les descriptions bibliques des situations où l’humain est analysé sans complaisance. Le travers des hommes de Dieu à travers les siècles n’échappe pas à la règle. Tous les comportements ne sont pas à suivre. Qui pourrait vouloir imiter Aaron dans la construction du veau d’or, ou David voulant posséder à tout prix Beersheba. Les exemples sont nombreux. Chacun doit avoir une lecture critique positive de la Bible. Comme dit l’apôtre Paul : « il faut examiner toutes choses et retenir ce qui est bon » 1 Thessaloniciens 5 : 21.

Dans le cas du comportement de l’apôtre Pierre, l’enseignement positif que nous pouvons dégager est précisément de ne pas suivre son exemple sur l’affaire Ananias et Saphira. Se croire inspiré quand la vie d’une personne est en jeu, n’est-ce pas se mettre à la place de Dieu ? On ne construit jamais quelque chose de solide avec une application dure de la loi. L’évangile du Christ nous enseigne le contraire. L’Esprit Saint nous aide à aimer nos ennemis et à leur faire du bien (cf. Luc 6 : 27-35). La désapprobation si forte et si nécessaire soit-elle, ne nous autorise jamais à prononcer une condamnation définitive. Cela n’appartient qu’à Dieu. Le régime de la terreur doit être remplacé par celui de l’amour du prochain quel qu’il soit. La grâce doit supplanter la condamnation. Dieu seul a le pouvoir de donner la vie, lui seul a le pouvoir de la reprendre. Le lien d’unité dans une communauté commence par une relation entre Dieu et nous. Ensuite, on peut l’étendre à son prochain. Heureusement, depuis la création du monde jusqu’à maintenant, la bonté infinie de Dieu sait transformer nos décisions négatives en expériences salutaires (cf. Romains 7 ; 8 : 28 ; Genèse 50 : 20 ).

Pierre aurait dû se souvenir de l’attitude de Jésus à son égard et la reproduire (cf. Luc 22 : 31,32). La confusion entre nos désirs de bien faire, et la réelle expression de la volonté divine, fait partie de nos combats intérieurs. Dans ce contexte ambiant, Pierre a laissé parler son caractère impétueux. Restons toujours vigilants pour ne pas subir l’influence d’un groupe. Le Seigneur qui n’a jamais prononcé une sentence de mort aurait agi bien différemment… Aussi qu’il nous est agréable de retrouver l’apôtre Pierre, ce grand serviteur transformé par l’Eternel, à la fin de son ministère. Il suffit de relire sa deuxième lettre pastorale pour s’en convaincre (cf. 2 Pierre 1 : 1-14). Cette réflexion très personnelle n’a pas pour objet de prôner la vérité, elle a simplement le désir de s’en rapprocher. A chacun et chacune de tirer de ce récit le meilleur pour son édification, et acceptons d’avoir des ressentis et des conclusions peut-être différentes.

                                                                                             

                                                                        Jacques Eychenne

 

 

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