La sagesse du Qohéleth

 

 

La sagesse du    Qohéleth

                   ou

   l’Ecclésiaste

Vanité des vanités

 

 

Introduction :

 

Dans la Bible hébraïque, le livre de l’Ecclésiaste a le titre de Qohéleth. D’après les indications fournies dans les premiers chapitres, la tradition a identifié le roi de Jérusalem (cf. Ecclésiaste 1 :1, 12) à Salomon, fils de David. Dans la liturgie juive, ce livre était lu au moment de la fête des cabanes (cf. Soukkot en Octobre). Le Qohéleth incarnerait la sagesse proverbiale de Salomon. Il en serait son porte-voix. Son nom n’apparaît que là dans les Ecritures bibliques. Le caractère mystérieux du personnage sert la réflexion et la rend intemporelle. Le mot Ecclésiaste est la traduction approximative grecque par la septante du mot Qohéleth (cf. La Septante, version grecque de l’Ancien testament hébreu, du 3é-2é siècles avant J.-C.). De nombreux thèmes sont abordés. L’auteur semble interpeler principalement le croyant, en présentant la vie sous son vrai jour. La description des faits et gestes de la vie courante est sans complaisance. Cela a conduit certains commentateurs à penser que l’auteur déroulait une vue pessimiste de l’histoire de l’humanité. Nous verrons qu’il n’en est rien. Le réalisme ne peut se confondre avec le pessimisme. Certaines descriptions perçues comme hétérodoxes ont amené des rabbins (du troisième siècle avant Jésus-Christ) à remettre en question la canonicité de l’ouvrage. D’autres ont relevé des contradictions. (Ex. Le Qohéleth s’oppose au rire (cf. 2 : 2 ; 7 : 3), puis en fait l’éloge (cf. 8 : 15) ; il trouve la vie haïssable, la mort sera préférable à la vie (cf. 7 : 1), mais il invite à profiter de la vie (cf.11 : 7-8) ; suivre les désirs de son cœur avec des regards envieux (cf. 11 : 9) serait contraire à l’enseignement de Moïse (cf. Nombres 15 : 39).

Qu’importe donc qui est le Qohéleth (cf. Luther niait qu’il soit Salomon) ! L’important est de retenir le fait que ce personnage fictif a été construit sur le modèle de la sagesse proverbiale de Salomon. Le Qohéleth n’est nulle part ailleurs cité dans la révélation biblique. Mais tout bien considéré, c’est ce qui nous dit qui doit retenir notre attention.

 

Développement :

 

Il est clair que le rédacteur du livre est un israélite connaisseur des textes plus anciens. Il présente la particularité de souligner la foi en un Dieu unique (Israël évoluait dans un contexte où toutes les autres nations étaient polythéistes). Son Dieu est transcendant, omnipotent, souverain, plein de bonté. Il crée le monde à son image. L’homme créé ne peut vivre en harmonie que dans la dépendance avec l’auteur de sa vie. Ce dernier rend chaque humain responsable de ses actes (cf. 12 : 15-16). Mais la singularité de l’ouvrage met l’accent sur la fragilité de l’existence. Le propos philosophique « vanité des vanités » en est le refrain. Essayons de dégager les points forts de l’exposé du Qohéleth.

 

« Vanité des vanités, tout est vanité » : première difficulté, la traduction de cette expression est complexe. La référence aux racines des verbes a entraîné diverses orientations. Des versions hébraïsantes ont traduit : « Absurdités des absurdités, tout n’est qu’absurdités ». D’autres versions parlent de « fumée de fumées, tout est fumée » BFC et Chouraqui. Ou encore, « Fugace, comble de fugacité, le tout est fugace ». En hébreu Habel est ce qui est sans consistance (Havel ou hevel se retrouve 38 fois sous la plume du Qohéleth, alors que dans l’ensemble de la Bible, on ne le retrouve mentionné qu’environ 35 fois). En dehors de ces considérations sémantiques, le plus important est de retenir les deux sens de l’expression :

 

      - le sens concret :

 

C’est celui qui est le plus propre à la compréhension des hébreux : Le souffle d’air (cf. Esaïe 57 : 13). L’humain n’est qu’un souffle. Cela nous renvoie à l’acte créateur (cf. Psaumes 39 : 6,12 ;144 : 4 ; Job 7 : 16). Dieu a toujours rendu concret l’expression de sa volonté parce que les hébreux avaient du mal à percevoir ce qui était abstrait (ex. les deux tables des 10 commandements gravées dans la pierre ; Le sanctuaire dans le désert, véritable maquette du plan du salut, le serpent d’airain etc.). Ce sens concret nous fait penser à la fragilité, à la fugacité. C’est ce qui ne dure pas, qui est fugitif, évanescent (cf. Proverbe 21 : 6). C’est aussi ce qui ne pèse pas lourd. Tous les humains ne pèsent pas plus qu’un souffle (cf. Psaume 62 : 10).

 

     -le sens abstrait :

 

 Il souligne l’aspect inutile. C’est ce qui ne mène à rien, se fatiguer en vain (cf. Psaumes 94 : 11 ; Job 9 : 29 ; 21 : 34). Tout n’est que poursuite du vent. On retrouve le côté abscons, insaisissable. On peut trouver des variantes, mais en définitive le mot hevel a le sens de vain, d’inutile, de ce qui n’aboutit à rien, de futile, même de stérile (ou encore, suivant le contexte : décevant). Difficile de trouver un bon équivalent en français d’après les philologues. Retenons toutefois qu’avec hevel, on navigue dans le sens de l’illusoire et du décevant. Nous ne sommes pas loin de prendre le sens de l’absurde. Tout finit en fumée !

Défini ainsi, notre moral pourrait tomber à zéro, mais il faut prendre en compte le but de l’ouvrage du Qohéleth : faire un état des lieux de la condition humaine dans tout ce qui se fait sous le soleil, sans ménagement, ni fioriture. L’expression devenue célèbre (cf. Vanités des vanités, tout est vanités) s’impose dès le départ du livre, elle revient comme un refrain, sans explication, ni justification. Cela laisse augurer un défilé d’observations qui sont à placer sous cette formule.

 

« Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ? » Ecclésiaste 1 : 3, version LSG.

 

A première lecture, on aurait tendance à verser dans un bilan quelque peu sinistre, mais la question pertinente nous repositionne à notre vraie place. Toutefois, si tout peut être vain, rien ne nous autorise à penser que cela le soit dans l’absolu. La réflexion porte sur le positionnement de l’humain face à Dieu. C’est tout l’enjeu du livre ! Partir du réel décevant vers un ailleurs… Et il est vrai que centré uniquement sur soi, et déconnecté de Dieu, que reste-t-il à l’homme au soir de sa vie quand tous ses désirs se sont envolés ? Sans la foi en Celui qui est à l’origine de son existence, on peut ressentir un vide profond. C’est comme si notre être devenait vapeur…

L’objectif de la première partie est de passer en revue toutes les expériences vécues qui ne mènent à rien. C’est la raison pour laquelle on peut pointer (26 occurrences du mot hevel, dans les chapitres 1 à 6, contre 12 seulement dans la suite). Par contre, la seconde partie tend à montrer comment assumer ces faits avérés de la condition humaine.

C’est certes à dessein que la liturgie juive procède à la lecture du livre de Qohéleth à la fête des cabanes. Cette dernière rappelle les aspects précaires du pèlerinage du peuple dans la traversée du désert. Sans les interventions bienfaisantes de Dieu, ce peuple aurait complétement disparu. Cette dépendance, dans un parcours d’épreuves, avait pour sens de rapprocher chacun de son Dieu. Ce passage initiatique avait donc pour vocation d’éprouver les dispositions du cœur de chacun (cf. Deutéronome 8 : 2-3). Symboliquement, nous sommes appelés à vivre la même expérience.

Le Qohéleth désosse l’humanisme qui, comme chacun le sait, prône la foi en l’homme. Par touches successives, il nous apprend à nous détacher de tout ce qui a l’apparence de « la gloire » sous le soleil. Toutes les œuvres méritoires ne sont que fumée. En opposition, l’invitation à nous tourner vers le Créateur est prégnante. Dans nos traversées, il nous faut regarder au serpent d’airain (cf. Nombres 21 : 1-9).

Dans cet esprit, le Qohéleth nous invite à regarder vers le haut :

 

« Il fait toute chose belle en son temps ; à leur cœur il donne même le sens de la durée sans que l'homme puisse découvrir l'œuvre que fait Dieu depuis le début jusqu'à la fin » Ecclésiaste 3 : 11, version TOB.

 

La pensée de l’auteur est positive. La référence à l’Ecclésiaste est significative. Ce mot dérive du mot ecclésia qui signifie assemblée. Le Qohéleth est un rassembleur avant tout. Certains ont perçu le comportement d’un enseignant, d’un éducateur, d’un professeur ou même d’un prédicateur. (Son nom apparaît 7 fois). Peu importe ! le message sort des sentiers battus. Son originalité force notre réflexion. (C’est certainement ce qui incita Lacan, célèbre psychiatre et psychanalyste français, à la dernière partie de sa vie, à conseiller à ses disciples la lecture du livre de l’Ecclésiaste !).

 

Au cours des siècles, les discussions ont été parfois orageuses dans les instances rabbiniques. Des parties du livre ont été jugées hérétiques et même profanatrices. D’ailleurs, il a fallu attendre plusieurs siècles pour voir le livre admis dans le canon biblique juif (entre le 5è et le 3e siècle avant J.-C, suivant les historiens. On a retrouvé à Qumrân des fragments du livre datés du milieu du 2è siècles av. J.-C.).

 

On notera les tensions entre le mérite et le destin, l’injustice sociale et la référence biologique (enfants d’Adam), l’existence du mal avec celle de Dieu…

Elles mettaient à mal le savoir traditionnel des rabbins attachés au langage de la thora… Il n’est donc pas étonnant que la réflexion perdure de nos jours… D’une certaine façon, c’est reconnaître, à la pensée du Qohéleth, une portée universelle.

 

Outre le thème de la sagesse surtout abordé au début (cf. Ecclésiaste 1 : 12-18), le livre aborde des thèmes qui demeurent d’actualité.

 

Exemples de sujets abordés : Le travail (cf. Ecclésiaste 2 : 4-11 ; 6 : 7) ; l’usage

du temps (cf. Ecclésiaste 3 : 1-11) ; la mort (cf. Ecclésiaste 3 : 19-22 ; 8 : 8 ; 9 : 1-6,10 ; 12 : 1-8) ; la politique (cf. Ecclésiaste 5 : 7) ; les abus de pouvoir (cf. Ecclésiaste 5 : 7-8 ; 8 : 9) ; la futilité des richesses (cf. Ecclésiaste 5 : 9-19 et 6 : 2) ; le réalisme existentiel (cf. Ecclésiaste 6 : 7-11 ; 7 : 13-14) ; la justice (cf. 7 : 15-22) ; l’épreuve de la sagesse (cf. 7 : 23-29) ; La vie, don de Dieu (cf. Ecclésiaste 9 : 7-10) ; Les imprévus (cf. Ecclésiaste 9 : 11-12) ; la sagesse méconnue (cf. Ecclésiaste 9 : 13- 18) ; les insensés (cf. Ecclésiaste 10 : 1-7 ; 12-15) ; oser la vie (cf. Ecclésiaste 11 : 1-10) ; la relation à Dieu (cf. Ecclésiaste 12 : 13). (Mais, on peut encore relever d’autres sujets…).

 

Il est difficile de sortir indemne de la lecture des douze chapitres de Qohéleth !

La première partie de l’écrit procède à l’examen de la condition humaine pour interroger en définitive ce qui est bon pour l’humain (cf. Ecclésiaste 6 : 12). La question sert de relai pour aborder la deuxième partie qui, en résumé, veut nous apprendre tout simplement à vivre. A ce titre, l’auteur insiste sur la notion de la « crainte de Dieu ». Il faut entendre l’expression à la lumière du Nouveau Testament : comme le respect de Dieu (cf. L’amour bannit la crainte, 1 Jean 4 : 18-19).

 

En mettant l’accent sur les aspects « nuls » de l’existence, l’auteur force le trait pour éveiller la foi. Il n’écrit pas comme un incroyant sceptique, ou même tout simplement comme un dépressif, il oriente notre pensée vers Dieu (cf. on peut compter 39 citations du mot « Dieu », plus celle de « créateur » 12 : 3).

On pourrait se résigner devant les multiples obstacles qui jonchent un parcours de vie, on pourrait même penser avec le Qohéleth qu’il est inutile de s’éreinter au travail puisque tout part en fumée et que la mort inéluctable est la fin des fins, mais ce serait mal percevoir l’objectif de l’auteur. Il se sert paradoxalement de ces observations pertinentes et mordantes, pour solliciter les bonnes motivations. Il nous propose d’oser l’action. Derrière l’analyse des pratiques humaines qui renvoie au jugement, il y a de l’espérance. Cette espérance n’est pas seulement à venir, elle suit chacun de nous dans ses tribulations (cf. Ecclésiaste 9 : 7-9). Dieu est toujours présent !

Même l’échéance de la mort est stimulante. Elle nous force à bien négocier le présent : « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le tant que tu en as la force, car il n'y a ni œuvre, ni réflexion, ni savoir, ni sagesse dans le Shéol où tu t'en vas » Ecclésiaste 9 : 10, version FBJ. Le « tout » n’est pas là pour encourager un activisme débridé, ni pour vivre une course folle et stressante…Ce serait contraire aux diverses exhortations de l’auteur. Il faut prendre le temps de bien vivre, c’est-à-dire, de saisir toutes les bonnes opportunités pour agir pour son bien et celui des autres. Le Qohéleth souligne à maintes reprises le bonheur de se réjouir dans l’action (cf. Ecclésiaste 2 : 24 ; 3 : 13, 22 ; 5 : 17 ; 8 : 15 ; 9 : 9).

 

C’est parce que la mort est la fin de toutes activités, qu’il convient de réfléchir sur notre façon de jouir du temps présent. Cela est d’autant plus vrai que le progrès, qui a amené certains bénéfices à notre 21ème siècle, n’a pas pu résoudre les grands problèmes de l’existence humaine. On peut rejoindre la pensée du Qohéleth, quand on prend en compte l’énorme peine que l’on se donne aujourd’hui pour vivre à minima (cf. Pour la plus grande majorité des habitants de notre belle planète bleue). Pendant que les grands de ce monde palabrent, la gamelle d’un grand nombre de vivants est vide… Vous pourriez me qualifier de pessimiste, mais face à la réalité brutale d’un monde de plus en plus violent, une seule voix sérieuse est à suivre : redonner du lien à notre Père créateur. Elle est là l’espérance d’un présent plus acceptable et d’un avenir meilleur ! Nous observons tous le dictat du temps. Même dans les médias on parle de plus en plus vite ! Nos projets, quand on a le bonheur d’en avoir sont entravés par l’incertitude, les imprévus, les contretemps, les soucis, les tensions relationnelles.

C’est peut-être pour chacun de nous, l’opportunité de faire de nouveaux choix de vie.

C’est, à mon humble avis, ce que le Qohéleth a voulu nous transmettre…

 

Conclusion :

 

Ce livre du Qohéleth mérite de retenir toute notre attention. Il nous rappelle que l’existence humaine est d’une grande fragilité, pleine de chausse-trappes et d’insécurité. Le monde religieux porte aussi, en lui, un caractère décevant. Certes, tout n’est pas que fumée, mais la transmission de la bonne nouvelle a été restreinte en actes pieux répétitifs et intermittents. Elle s’est même métamorphosée en recherche illusoire de notre propre justice. Certains se sont même donner le droit de modifier ce que Dieu avait dit. Et que dire des dirigeants de grandes nations qui se revendiquent croyants et qui tuent sans état d’âme !

Le Qohéleth nous sort de toutes nos zones de confort, y compris spirituelles. Il met devant nous la nécessité d’assumer un choix personnel. Il recadre le vrai positionnement de chaque humain, face à un créateur que Jésus appellera Père. C’est vers un face à face personnel qu’il nous faut cheminer. C’est à ce prix que notre place au sein d’une communauté fera sens.

Le Qohéleth nous fait traverser un chemin d’humilité. Il soulignera, au moins à trois reprises, que l’humain ne peut pas comprendre l’œuvre de Dieu :

 

« J’ai observé toute l'œuvre de Dieu : l'homme ne peut découvrir toute l'œuvre qui se fait sous le soleil ; quoique l'homme se fatigue à chercher, il ne trouve pas. Et même si un sage dit qu'il sait, il ne peut trouver. » Ecclésiaste 8 : 17, version FBJ (voire aussi 3 : 11 ; 11 : 5).

 

Pourquoi est-ce ainsi, sinon pour solliciter notre adhésion et activer la foi et la confiance en un Père céleste ?

 

Le Qohéleth est en phase avec le prophète Michée quand il écrit :

 

  « On t'a fait savoir, homme, ce qui est bien, ce que Yahvé réclame de toi : rien d'autre que d'accomplir la justice, d'aimer la bonté et de marcher humblement avec ton Dieu » Michée 6 : 8, version FBJ.

 

L’incroyant peut nier l’existence de Dieu. Il conforte son jugement par la question : « si Dieu existe, pourquoi le mal ? ». A cela, le Qohéleth répond qu’on peut douter de beaucoup de choses, affirmer même que tout est fumée, sans pour autant remettre en question la Paternité d’un Dieu qui rétablira toutes choses (cf. Ecclésiaste 12 : 14). 

 

« Penser et agir à contre-courant des manies et des modes du jour, c’est le commencement de la sagesse » Jean prieur, professeur et écrivain français (1914-2016).

                                                                                                                                     Jacques Eychenne

 

 

PS : LSG, version Louis Segond 1982 ; TOB, version Traduction Œcuménique de la Bible ; FBJ, version Française de la Bible de Jérusalem.

 

 

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