La malédiction sur le figuier

              

                                                                     

 

      La malédiction

     sur le figuier

                   ou

      la logique brisée

Marc 11 :12-14 ; 20-26

  Matthieu 21 : 18-22

 

                                            

Introduction :

 

Ce texte de Marc nous relate l’arrivée majestueuse de Jésus-Christ à Jérusalem avant sa passion. Les habitants de la ville acclament le Seigneur Jésus. Son entrée triomphale dans la capitale, sur un ânon, soulève une brise d’espérance. Toute cette marche solennelle se termine au temple (cf. Marc 11 : 1-11). La ville est en effervescence, car elle pensait avoir retrouvé son roi, de la lignée de David. Autant dire que Jérusalem s’endormit dans la liesse populaire.

Le lendemain matin, Jésus et ses disciples, ayant passé la nuit à Béthanie, retournent à Jérusalem, et là, un évènement plombe l’ambiance. Jésus a faim. Voyant un figuier au loin, il pense pouvoir satisfaire son besoin, mais patatras, désillusion, ce figuier n’a pas de fruit. Alors, il le maudit malgré que ce n’était pas encore la saison des figues (cf. Marc 11 : 13) Repassant par là le lendemain, les disciples constatèrent que le figuier était complètement sec. Dès lors, quel sens faut-il donner à ce récit ?

 

Précisons d’emblée que nous sommes en présence d’un texte difficile à comprendre, voire dérangeant sous plusieurs aspects : d’abord la référence au figuier séché jusqu’aux racines, comme introduction au sujet de la foi en Dieu nous surprend (cf. Matthieu 21 : 19-20). Cela ne semble pas convainquant pour nous mettre en confiance. Ensuite, dans les versions traditionnelles, on nous mentionne une foi sans doute, et on nous laisse croire que sans doute, on pourrait dire à une montagne de changer de place et cela s’accomplirait. Compte tenu du fait que personne n’a réalisé ce tour de force, on peut en conclure que personne n’a eu la vraie foi (cf. Matthieu 21 : 21).

De plus, dans la suite du récit, on laisse entendre que prier, c’est bien, mais que pardonner c’est mieux. Autant dire que la découverte de la foi se présente comme un parcours du combattant !

 

Ce texte soulève quelques questions incontournables… En bref, qui peut ne pas douter ? Le doute ne fait-il pas partie de nos vies, quelle que soit l’appréciation que l’on puisse formuler sur ce fait ? Et puis, si la prière du déplacement d’une montagne se produisait, ne serait-ce pas là le piège le plus fort pour flatter notre ego ? Le Christ nous demanderait-il l’impossible ? Nous proposerait-il ce que nous ne pourrions jamais atteindre ? Toutes ces prières non exaucées, seraient-elles des chausse-trappes qui alimentent la culpabilisation ? Tout cela peut même se traduire par un repli sur soi ? La non-envie d’entreprendre ? L’acceptation fataliste ? Le dépit des déceptions ? Quel lien y-at-il entre la foi et la prière ? (cf. Matthieu 21 : 22).

 

Développement :

 

Essayons de voir plus clair ensemble...

Notons en préambule l’importance du figuier en Palestine. Il symbolise la nation d’Israël dans l’histoire biblique. Pour mieux comprendre le sens de cet épisode, revoyons le cadre géographique et chronologique des évènements.

Le chapitre 11 de Marc nous présente Jésus entrant triomphalement à Jérusalem pour aller au temple. Et l’on sait, par la suite, ce qui s’est passé au temple (cf. Marc 11 : 15-19). Faut-il symboliquement rattacher la malédiction du figuier au non-respect de la vocation du temple ? Si la malédiction et le dessèchement du figuier encadrent l’épisode du temple, n’est-ce pas pour éclairer notre compréhension ?

Le lendemain en route de la colline surplombant Jérusalem et se dirigeant vers elle, Jésus exprime un besoin : il a faim. Il voit un figuier et ne trouve pas de fruit. Il prononce alors cette phrase : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits... » Marc 11 : 14, version FBJ. Puis, Il arrive au temple de Jérusalem et constate que le temple s’est transformé en marché. Il chasse tous les vendeurs et déclare : « Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations ». v.17, version FBJ.

Il retourne le soir à Béthanie et le lendemain en revenant vers Jérusalem, les disciples constatent que le figuier maudit a séché jusqu’aux racines (cf. Marc 11 : 20). Puis, Pierre fait la remarque au maître, et c’est là que Jésus aborde le sujet principal de la foi.

Comprenons que ce contexte met en lumière que Jésus a eu faim. Il a exprimé un besoin élémentaire et vital (par extension, à mettre en lien avec le besoin fondamental : avoir faim d’une nourriture spirituelle). Or, là où il pensait pouvoir se nourrir avec ce figuier, il ne trouve aucun fruit. Cet arbre avait une belle apparence, mais n’avait pas de fruit (symbole de la situation spirituelle en Israël).

                               En quoi tout cela nous intéresse !

 

Jésus en super pédagogue a préparé la compréhension du sujet qu’il allait aborder par une illustration vécue. A savoir :

quand on parle de la prière, on exprime un besoin vital dans notre relation à Dieu. (C’est un des moyens privilégiés pour communiquer avec lui, en lui exprimant nos sentiments, nos besoins, nos demandes). Or, dans ce cadre relationnel, il est indispensable d’être vrai. Le figuier avait l’apparence du vrai, il était censé porté du fruit. Le symbole spirituel casse le code naturel de la saison et modifie l’ordre naturel : le figuier a séché en une seule nuit (ce qui naturellement est impossible en un délai si bref). Jésus veut nous faire comprendre, en forçant le trait, que la relation avec lui ou avec Dieu, ne peut se vivre que sur le vrai en permanence. Le parallèle avec le temple est évident. Ce lieu devait être lieu de prière, il est devenu caverne d’Alibaba, véritable foire d’empoigne.

Le fait de chasser les vendeurs du temple souligne l’importance à ne pas mélanger les genres. Il y a place pour ce qui relève des besoins humains, mais ailleurs que dans le temple. Le temple est lieu de prière (relation authentique avec Dieu). En résumé, l’acte empreint d’autorité a été suivi d’une explication visuelle. De même que les habitants de Jérusalem ont cassé le code du respect du lieu de culte, le Christ va symboliquement briser le code naturel de l’apparition du fruit sur un figuier. D’ordinaire, le bourgeon précède le fruit, et le fruit précède la feuille du figuier. Si donc il y avait des feuilles, normalement il devait y avoir du fruit, or ce ne fût pas le cas… Cette rupture des codes renvoie à l’expérience spirituelle d’Israël.

Mais Jésus présente l’antidote à la transgression : à y regarder de plus près, on aperçoit la finesse de la progression des situations pour converger vers cette déclaration essentielle : « ayez foi en Dieu » v. 22. Le récit nous renvoie à un repositionnement dans la relation de la prière.

 

Ayez foi en Dieu.  On peut traduire soit par l’impératif, soit par l’indicatif présent, les deux sont possibles, seul le contexte détermine le choix.

(Petit problème de traduction : le nom de Dieu est au génitif, c’est-à-dire, l’un des cinq cas de déclinaison en Grec.  En bref, il répond à la question de qui ? De quoi ? Quel ? On parle alors du génitif déterminatif, possessif, descriptif, de provenance, de contenu.)

 

Dans notre cas, il s’agirait de la foi provenant de Dieu. Le texte mettrait donc en évidence l’origine, la source : Dieu. Ce serait la foi de Dieu.

 

C’est certainement ce qui a fait traduire le doyen de la faculté de théologie protestante de Montpellier, Elian Cuvillier : « Vous avez la confiance de Dieu ».

L’idée est intéressante. Elle nous fait prendre conscience du déplacement : l’important serait ce qui vient de Dieu et non de nous. Rappelons-nous : « la foi vient de ce que l’on entend et ce que l’on entend vient de la parole de Christ ». Romains 10 : 17, version LSG. Comme Christ est l’envoyé de Dieu, la foi effectivement est produite et alimentée par Dieu. Nous ne sommes que les receveurs ! En quoi cela change la compréhension du texte ?

D’abord si l’accent est mis sur Dieu et non sur l’homme, ce n’est que vérité ! Il faut aussi se rappeler que le socle de la foi est la confiance. Elle est l’élément central sur lequel repose toute la solidité de la relation. (Rappelons pour mémoire les 3 composantes de la foi :

- 1) Un élément intellectuel : notre pensée capte un message. On enregistre avec ou sans compréhension. Ex.   Abraham entend la voix   Hébreux 11 : 8.

-2) Un élément sentimental : c’est l’adhésion du cœur, la confiance, l’amour.

       Abraham part confiant sans savoir où il va. Hébreux 11 : 8.

-3) Un élément volitif, càd, faisant appel à la volonté. C’est la volonté en action.

       Abraham avance envers et contre tout. Résumons la foi par 3 verbes : comprendre, aimer, agir).

 

La foi est la combinaison subtile et mystérieuse de ces 3 éléments essentiels. Il suffit qu’il en manque un pour que ce déséquilibre mène à un mauvais positionnement individuel. Ayez foi en Dieu signifierait plus justement : Nous appuyer sur la démarche de Dieu qui investit en nous, en nous honorant de sa confiance. La foi serait la confiance en la confiance de Dieu pour nous.

 

Abordons une autre difficulté : celle du doute (cf.v.23). S’agit-il bien du doute tel que nous le comprenons habituellement. Si tel était le cas, nous nous trouverions devant un sérieux écueil à la relation à Dieu et au prochain. Pourquoi ? Parce que le doute fait partie notre nature humaine. Jésus nous proposerait-il quelque chose d’impossible ? D’irréalisable ? Comment résoudre cette sérieuse difficulté ? (Le verbe grec (diakrinau) est un verbe composé d’une préposition (dia) et d’un verbe (krinau). L’idée première est de séparer, par la suite de distinguer, de discerner, par extension d’examiner pour décider.) Pour faire simple, le sens principal de ce verbe est d’écarter ce qui est embrouillé pour voir plus clair.  

C’est moins de mettre l’accent sur le doute, que d’avoir la volonté d’examiner et de trier les difficultés de la non-confiance en Dieu, dans nos cœurs.

Autrement dit, c’est faire le point en soi. C’est clarifier son positionnement dans sa relation à Dieu. En fait, ce texte pose la question de confiance : Sommes-nous au clair avec nous-même et avec Dieu ? Si nous faisons le point sur la duplicité récurrente qui nous habite, alors quelque chose de vrai et de fort peut se vivre avec Dieu.

 

La préposition (dia) vient ajouter un plus dans la compréhension. Elle souligne qu’il s’agit moins de pointer les difficultés du cœur humain (doutes, écartèlements, divisions, tiraillements.) que d’en chercher la cause. Du coup, cela éclaire le repère de la confiance (élément central de la foi). Il est posé en préambule à toute relation féconde avec Dieu.

En résumé, Dieu veut investir par amour dans nos cœurs. Mais pour accueillir ce qu’il veut déposer en nous, il nous faut avoir défait nos sacs de nœuds.

Alors, pour celui qui entre dans ce travail sur soi, ce sera non : « il le verra s’accomplir » mais plus exactement dans le texte grec : « pour lui, ce sera » v. 23.

Autrement dit, ce sera selon la motivation de son cœur et de sa volonté. A nous de débrouiller les obstacles à la réception de tout ce qui va alimenter sa foi. Nous sommes loin de tout schéma culpabilisant !

 

Ainsi le v. 24 est à entendre avec ce regard. Le « tout ce que vous demanderez » est en correspondance avec le tri préalablement opéré en nous, afin que rien ne vienne perturber le bon fonctionnement de notre relation à Dieu.

Sinon ce « tout » est équivoque, car comme l’enfant, reconnaissons que nous demandons tout et son contraire assez facilement. Ce serait trahir le texte que de croire que Dieu va donner suite à tous nos caprices d’enfant ! Ne serait-ce point la porte ouverte au n’importe quoi ! Où serait-ce alors le projet pédagogique de Dieu ?

 

En nous centrant sur ce qui vient de Dieu, notre père, et après avoir fait le point en nous, nous sommes mieux à même d’accueillir ce qui alimente la foi : la certitude d’être aimé sans l’avoir mérité.

Alors pour nous, ce sera moins : « vous le verrez s’accomplir » que la reprise du verset 23, mais au pluriel cette fois : « pour vous, ce sera » v.24 (« vous l’obtiendrez, et vous l’aurez » Traduction en langue française des Evangiles extraits de la Peshittâ, texte araméen).

Qu’il en soit ainsi pour vous, semble dire le Christ à ses disciples, et à travers eux à chacun de nous.

Alors, si nous sommes en prière et que l’on se souvienne que l’on a quelque chose contre quelqu’un, il vaut mieux arrêter de prier et aller trouver cette personne (si elle veut bien nous recevoir bien entendu !).  Faire tout ce qui dépend de nous pour être en paix avec son prochain ! Voilà l’objectif. (Certes, dans quantité de situations, ce n’est pas chose aisée, mais il convient de cultiver le jardin de l’empathie, car nous sommes tous égaux devant la misère humaine).

 

« Pardonnez afin que votre père qui est dans les cieux vous pardonne aussi vos offenses. Mais si vous ne pardonnez pas, votre Père qui est dans les cieux ne vous pardonnera pas non plus vos offenses » v. 25-26, version TOB.

 

Redisons ici, le sens profond de ce verbe : Pardonner (aphiémi). Dans son sens premier, il exprime l’idée forte de faire sortir, laisser aller, lâcher. Renvoyer quelqu’un de libre (On employait ce verbe lorsqu’un détenu sortait de prison. On lui redonnait une indépendance, un espace de liberté).

 

Pardonner, c’est moins remettre une dette à l’autre que de lui accorder un espace de liberté pour redonner sens à une nouvelle relation.

 

Comment pouvons-nous revendiquer la liberté, cette glorieuse liberté des enfants de Dieu (cf. Romains 8 :21) si nous la refusons à d’autres ? 

Si l’amour du Christ nous presse (cf. 2 Corinthiens 5 :14) alors, soyons des ambassadeurs de paix, des diffuseurs d’espace de liberté, des initiateurs pour laisser aller et laisser tomber les entraves, des volontaires du lâcher prise.

Une dernière remarque avant de conclure sur le mot traduit par offenses (v.25 et 26). Le mot grec (paraptauma) signifie échec, revers, erreur. Le verbe (paraptau) précise le sens qu’il convient à notre substantif. Il signifie être touché légèrement, par mégarde. Et comme le verbe ne s’emploie qu’à la forme moyenne, cela indique que le sujet subit l’action. Nous sommes donc touchés légèrement, il n’y a pas danger de mort ! Cela atténue tout le poids des lourdeurs que nous plaçons sous le vocable : offenses ou péchés.

 

Comprenons que nous sommes replacés simplement face à nos erreurs, et c’est très bien ainsi ! A nous d’opérer les corrections de trajectoire dans nos parcours respectifs et de demander de l’aide, surtout, si c’est trop difficile ou trop lourd à porter. Mais, cela dépend de nous, et non des autres, ou des circonstances. (Arrêtons de justifier nos comportements en faisant retomber nos erreurs, la plupart du temps, sur d’autres…).

 

Conclusion :

 

Une transcription libre de ce texte m’amène à vous proposer ceci :

 

« En réponse, Jésus leur dit : ayez confiance dans la confiance que Dieu dépose en vous. En vérité, je vous dis, si quelqu’un dit à cette montagne : Soulèves-toi et jettes-toi dans la mer, et s’il a le vouloir de démêler le sac de nœuds dans son cœur, ce sera comme il l’aura voulu. C’est pourquoi je vous dis : Tout ce que vous demandez et réclamez, prenez-le de vos mains, saisissez-le, et ce sera pour vous. Et quand vous êtes debout adressant votre demande, si vous avez quelque chose contre quelqu’un, allez le trouver, laisser tomber le contentieux et redonner lui un espace de liberté, comme Dieu vous l’a accordé, et il fera de même pour vous, il ne tiendra plus compte de vos échecs. Sinon, Dieu appliquera pour vous la même démarche que vous aurez appliquée à votre prochain ». v. 22-26.

 

Tout a donc bien sa place dans ce récit :

 

Le contexte parle de relation vraie et dénonce indirectement les hypocrisies des apparences. Dans une relation saine, il faut parfois faire le vide pour chasser ce qui fait obstacle. Jésus l’a illustré en chassant les vendeurs du temple !

Après avoir agi avec autorité dans le temple, brisé le code de la nature quant au figuier, (comme les israélites avaient agi de même avec le temple), le Christ nous repositionne dans la prière de la foi. 

L’accent est mis sur la valorisation d’une démarche de confiance. Sans elle, nous pouvons nous dessécher comme le figuier. Cette confiance, socle de relation doit avant tout reposer sur Dieu. Si notre foi est en Dieu, si elle est centrée sur lui, ce dernier opérera des déplacements, (aussi spectaculaires que le déplacement d’une montagne dans la mer) pour nous aider à démêler nos états d’âme ; tout ce qui bloque une marche heureuse...

Alors, nous découvrirons nos vrais besoins, aurons de vraies demandes avec de vrais sentiments pour une relation riche en partage.

Cette parabole du viguier maudit dénonce les apparences infructueuses. L’action de Dieu en nous devrait inciter chacun à porter « beaucoup de fruit » Jean 15 : 5-8 ; tout en reconnaissant que sans la présence du Christ en nous, nous en sommes incapables.

 

« Pour ce qui est de l’avenir, il ne s’agit pas de le prévoir, mais de le rendre possible »

                                             Antoine de Saint-Exupéry, écrivain français (1900-1944).

                          

                                                                                Jacques Eychenne

 

PS : FBJ, version Française de la Bible de Jérusalem ; LSG, version Luis Segond, 4eme Edition, 1982 ; TOB, version Traduction Œcuménique de la Bible.

                                                                           

 

 

 

 

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