La prière du "Notre Père" 9ème partie

Ou
La prière de référence
Matthieu 6 : 9-13 ; Luc 11 2-4

 

9ème partie

 

 

introduction :

 

 La sixième et dernière demande du « Notre Père » nous a fait prendre conscience de l’importance de l’intervention de Dieu dans nos vies. Etait-ce bien nécessaire ? Certes oui, car chacun d’entre nous est confronté à des épreuves plus ou moins difficiles. C’est un constat incontournable. Ces épreuves nous sont salutaires, il ne faut pas les redouter, même si elles nous meurtrissent dans nos corps, dans nos esprits et dans notre relation au Père.

C’est la raison pour laquelle, la sixième demande fondait encore plus la nécessité d’une solide relation au Père. Elle disait notre besoin d’être accompagné, d’être apaisé, d’être sécurisé par ce Père attentionné. Après avoir exprimé notre besoin, il nous appartient d’être libérés de toutes craintes ou culpabilités. Mais, il nous revient aussi la responsabilité d’avancer sereinement dans la confiance. N’était-ce pas merveilleux que cette dernière requête proclamait la victoire de Dieu sur le mal !

 

Ainsi s’achève chez Matthieu, comme chez Luc, l’énoncé de notre supplique à l’adresse de Dieu, le Père…

Mais alors pourquoi dans nos communautés, rajoutons-nous une formule de conclusion ?

D’ où nous vient cette tradition ?

 

Développement :

 

Dans la pratique religieuse, les prières contemporaines du « Notre Père » se concluent ainsi : «  Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles. Amen ! » ou plus littéralement d’après des documents anciens :

« Car à toi est le règne et la puissance et la gloire pour tous les siècles ».

 

Nous allons faire un brin d’histoire pour comprendre comment cette formule finale a traversé les siècles et pourquoi on la mentionne chez Matthieu et non chez Luc, dans quelques documents anciens ? Ensuite, nous verrons ce que cette glorification finale nous apporte aujourd’hui.

Pour l’histoire de cette conclusion, appelée encore doxologie (de δοξα = gloire), la Nouvelle Bible Segond (N.B.S) met en note, en regard de Matthieu 6 : 13 :

« Quelques manuscrits tardifs ajoutent à la fin du 5è siècles : Car c’est à toi qu’appartiennent le règne (ou le royaume), la puissance et la gloire pour toujours. Amen. »

La T.O.B fait de même. Elle met en note de Matthieu 6 : 13 :

« Certains manuscrits rajoutent ici : Car le règne, la puissance et le gloire sont à toi pour toujours »

 

Revisitons l’histoire :

 

Nos versions modernes se sont construites à partir de matériaux provenant de deux sources différentes. Pour les Catholiques, c’est la Vulgate (du latin Vulgata qui signifie divulguée). Cette traduction nous vient de Saint Jérôme (347-420) qui sur l’ordre du pape Damase, entrepris dès 382 de traduire les textes hébreux et grecs en latin. Jérôme se rend en Palestine pour rencontrer les docteurs juifs afin d’être éclairé sur le sens de certains mots hébreux. Cette version du « Notre Père » ne comprend pas de doxologie.

Au contraire, les Protestants s’appuient sur la tradition grecque du nouveau testament. Erasme traduit, au début du 16ème siècle, une version comprenant une doxologie. Mais, pourquoi y a-t-il deux versions d’un même passage de Matthieu 6 : 13 ?

 

Bien que sur le plan pratique spirituel, notre question puisse paraître très secondaire, essayons quand même, d’y répondre.

D’après les chercheurs et historiens des textes anciens, il nous faut remonter au 4è s. pour voir clair. A cette époque circulent 3 grandes éditions de la prière du « Notre Père ».

Souvenons-nous qu’en ce temps l’empire romain se christianise. L’empereur Constantin favorise la diffusion du message chrétien. Une grande partie de la bourgeoisie, en particulier ceux qui gravitent autour de l’empereur se convertissent. Le christianisme est en vogue, les élites romaines lui font bon accueil. Rome met alors à dispositions des chrétiens de gros moyens financiers pour recopier les manuscrits anciens. Ces trois éditions proviennent de 3 villes différentes : Alexandrie, Césarée et Antioche. Celles qui proviennent d’Alexandrie et de Césarée n’ont pas de doxologie. Celle provenant d’Antioche a une doxologie.

Jérôme va s’appuyer sur les documents d’Alexandrie et de Césarée, Erasme ceux d’Antioche, là où tout a commencé. En effet, c’est dans cette ville, que pour la première fois, le mot de chrétien a été employé. (Cf. Actes 11 : 26) Antioche est actuellement une ville turque tout près de la frontière nord de la syrie. D’après les historiens, l’évangéliste Luc (l’auteur du livre des Actes des Apôtres) était un syrien d’Antioche, médecin de profession.

 

Pourquoi donc les documents d’Antioche comprennent une doxologie chez Matthieu et pas chez Luc, pourtant originaire de cette ville ? Rappelons-nous ce que nous avons dit concernant les destinataires des deux évangiles.

 

Les sources antiques convergent vers la même explication. Alors que Paul et Pierre affermissent la communauté de Rome vers 60-61, Matthieu, lui, évangélise les « hébreux » de Palestine. Matthieu cherche à mettre un trait d’union entre l’ancienne et la nouvelle alliance, d’ où ses nombreuses citations de l’Ancien testament. Irénée de Lyon, né à Smyrne, de culture grecque (130-202) et Eusèbe de Césarée (265-340) confirment bien que Matthieu a eu pour principale préoccupation de transmettre une version synthétique de la vie et de l’enseignement de Jésus aux Hébreux palestiniens.

D’ après la Didachè ( petit livre qui s’intitule, enseignement des apôtres, écrit en grec, sans doute en Syrie vers la fin du premier siècle ou début du deuxième) très tôt, la doxologie que l’on connaît a été utilisée comme ponctuant la prière dominicale.

« Car c’est à toi qu’appartiennent la puissance et la gloire dans les siècles » Didachè 8,2. Cette même source nous fournit un élément intéressant quand elle nous apprend que les premières communautés chrétiennes priaient 3 fois par jour, avec le « Notre Père », à la place des 18 bénédictions en usage dans la pratique religieuse juive (Cf. Didachè 8,3) On comprend mieux pourquoi les disciples de Matthieu, voulant faire suite aux pratiques liturgiques pharisiennes (qui utilisaient des doxologies à peu près comparables), ont ajouté par la suite cette glorification finale.

 

Ont-ils eu raison d’introduire cette glorification finale ? Oui et non.

 

-         Oui, si l’on considère que la tradition juive contemporaine du Seigneur disposait déjà de formule semblable pour clore les temps de prières. (Cf. 1 Chronique 29 : 11-13) Il était courant qu’un membre de la synagogue prononce une prière à haute voix, et que la communauté la ponctue par une formule exaltant la gloire du Dieu tout puissant. Dans ce contexte, il n’est donc pas étonnant que des copistes, fidèles disciples de Matthieu, aient rajouté cette doxologie.

-         Non, si, comme nous l’avons déjà souligné, cette prière référente propose un contenu et non une formulation définitive à réciter. N’oublions pas que tous les historiens et chercheurs, reconnaissent qu’avant d’être liturgique, le texte de référence de la prière proposée par le Christ, était avant tout évangélique. Nombre de théologiens pensent que le Christ a plus proposé un canevas de référence, plutôt qu’une formulation toute prête à vocation liturgique. Le Christ lui-même, en tant qu’homme, n’a jamais utilisé ce prêt à dire.

 

En résumé sur ce point, disons que l’ensemble des textes et variantes que nous connaissons aujourd’hui, atteste que cette doxologie n’a pas été à l’origine une formule liturgique consacrée.

Le oui mène à une sacralisation des paroles et favorise la répétition. Il induit une certaine conception du lien de la relation avec Dieu le Père.

Le non invite davantage à repenser continuellement le sens de notre relation au Père. Il relève plus de l’initiative personnelle, en reprenant l’esprit de la prière, avec nos mots, nos sentiments, nos états d’âme. Il induit un type de relation plus intimiste et plus engageant. Toutefois suivant les circonstances, les temps et les lieux, le oui et le non, paradoxalement, peuvent être complémentaires.

 

Evitons quand même d’utiliser le « Notre Père » comme une litanie à valeur sacramentale. Pensons et repensons ce que nous exprimons avec notre cœur. L’esprit de Dieu nous accompagnera dans cette démarche, car Dieu tient compte de l’état d’esprit qui nous anime et motive notre prière. A cet endroit, il me semble opportun de prendre en compte la remarque de Jésus sur le sens de ses paroles : « C’est l’Esprit qui vivifie… Les paroles que je vous ai dites sont Esprit et vie » Jean 6 : 63

La formulation est certes importante, mais l’esprit qui la soutient l’est davantage. C’est en effet, par l’œuvre du Saint-esprit dans nos vies, que nous nous repositionnons dans une relation filiale. L’apôtre Paul témoigne de ce fait :

« Et parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, lequel crie : Abba ! Père ! » Galates 4 : 6

 

L’esprit est donc plus important que la lettre dans cette prière dominicale.

 

S’il suffisait de réciter le Notre Père pour couvrir toutes nos aspirations, pensez-vous que Paul aurait écrit :

« De même aussi l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables ; Et celui qui sonde les cœurs connaît la pensée de l’Esprit, parce que c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints. » Romains 8 : 26-27

On peut donc affirmer que la prière authentique nous unit au Père, au Fils et au Saint-Esprit. C’est prodigieux ! Occasionnellement dire le « notre Père » peut nous permettre de réaliser ce projet, toutefois rien ne remplacera l’expression de nos propres sentiments. S’en tenir perpétuellement à une récitation peut révéler une pauvreté dans notre façon de vivre notre relation au Père. Le Nouveau Testament contient plusieurs prières, aucune ne reprend textuellement la formulation du Seigneur.

Quoiqu’il en soit, et malgré les divisions des chrétiens, reconnaissons que cette prière sublime adressée à « Notre Père », demeure un socle et un bien commun.

 

Au demeurant, cet hymne final, à la gloire de Dieu, ponctue bien la prière.

Ainsi, nous constatons que les trois premières requêtes visent à l’accomplissement du plan divin pour notre planète. Nous aspirons à la réalisation de sa promesse.

Dans cette attente, la réponse à nos besoins essentiels s’harmonise bien avec cette préoccupation heureuse de l’apparition de son royaume.

Que nous terminions notre prière en rendant gloire à Dieu, quoi de plus naturel !

L apôtre Paul en rend témoignage. Dans ses prières personnelles, qu’exprime-t-il ?

« Ce que je demande dans mes prières, c’est que votre amour augmente de plus en plus en connaissance et en pleine intelligence pour le discernement des choses les meilleures, afin que vous soyez purs et irréprochables pour le jour de christ, remplis du fruit de justice qui est par Jésus-Christ, à la gloire et à la louange de Dieu » Philippiens 1 : 9-11

«  A notre Dieu et Père soit la gloire aux siècles des siècles ! Amen ! » Philippiens 4 : 20

Paul ne cesse dans ses écrits de rendre gloire à Dieu :

« Au roi des siècles, immortel, invisible, seul Dieu, soient honneur et gloire, aux siècles des siècles ! Amen ! » 1 Timothée 1 : 17

 

Quels bienfaits nous apporte concrètement cette doxologie finale ?

 

Elle confirme notre désir de relation puisqu’elle reprend d’une manière inclusive nos trois premières demandes : à savoir, la glorification du nom de Dieu, la venue de son règne et la puissance de sa volonté salvatrice.

Elle démontre de plus que la prière ne se limite pas à des demandes. Elle est, dans son expression verbale, reconnaissance, dans un esprit d’adoration et louange. Observons que les mots de règne, puissance et gloire sont davantage en résonance avec l’action du Père dans l’histoire du peuple d’Israël. Si nous devions l’actualiser, cette glorification finale parlerait davantage d’amour, de grâce, de joie, de pardon, de paix etc.

D’ailleurs les textes ci-dessus de Paul associant Dieu et Père, honneur et gloire, vont dans ce sens.

 

En fait, cette conclusion est une proclamation de foi. Elle ponctue et entoure toutes les demandes. Elle nous décentre avec humilité de toutes nos préoccupations formulées, pour nous libérer dans une atmosphère de confiance.

Quand nous nous adressons à notre Père avec des mots que nous nous approprions, la relation de communion est établie non seulement avec Lui, mais aussi, selon Jean, avec son Fils.

«  Notre communion est avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ ». 1 Jean 1 : 3. Pourquoi ?

La raison en est simple, le Seigneur l’a clairement explicitée :

«  Je suis venu au nom de mon Père » Jean 5 : 43 et ailleurs « Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » Jean 6 : 44.

Répondant à Philippe qui désirait connaître le Père, Jésus a prononcé ces paroles

« Celui qui m’a vu a vu le Père… Ne crois-tu pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi ?... Croyez-moi, je suis dans le Père, et le Père est en moi » Jean 14 : 9-11

 

Assurément, notre prière est acte de foi ! Mais qui peut parfaitement tout comprendre ? Ce qui est certain, c’est qu’un jour, à notre tour, et à son retour, nous comprendrons les liens qui unissent le Père, le Fils et le Saint-Esprit. « En ce jour là, vous connaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et que je suis en vous » Jean 14 : 20

 

La prière du « Notre Père » est avant tout une manifestation de notre foi, et en cela elle est source de bénédiction. Nous lui rendons grâce, non seulement parce qu’il nous a révélé son nom, mais encore parce qu’il a fait de nous des fils et des filles de son royaume, et plus encore parce qu’il a ancré cette vérité mystérieuse dans nos cœurs.

 

Conclusion :

 

Dès lors, qu’importe si les exégètes sont unanimes à reconnaître que cette doxologie a été rajoutée tardivement, au moment où le christianisme prenait vraiment son envol. Cette glorification finale est dans l’esprit des évangiles et de l’Apocalypse de Jean. Dépassant le sens de ses propres mots, cette doxologie est aussi une proclamation de notre espérance.

Elle nous remet en mémoire l’introduction de la phase finale du plan de Dieu :

« Jean aux sept Eglises qui sont en Asie : Que la grâce et la paix vous soient données de la part de celui qui est, qui était, et qui vient, et de la part des sept esprits qui sont devant son trône, et de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, et le prince des rois de la terre ! A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang, et qui a fait de nous un royaume, des sacrificateurs pour Dieu son Père, à lui soient la gloire et la puissance, aux siècles des siècles ! Amen ! Voici, il vient avec les nuées. Et tout œil le verra, même ceux qui l’ont percé ; et toutes les tributs de la terre se lamenteront à cause de lui. Oui ! Amen ! » Apocalypse 1 : 4-7

Rappelant indirectement que le prince de ce monde s’était attribué les titres de roi avec gloire et puissance, (Cf. Luc 4 : 6-7) la doxologie remet la vérité à sa place. Les mensonges étant dénoncés au grand jour, désormais par Jésus-Christ, nous pouvons nous approcher de Dieu en toute assurance. Le témoignage de l’apôtre Paul est admirable à cet endroit :

«  A moi, qui suis le moindre de tous les saints, cette grâce a été accordée d’ annoncer aux païens les richesses incompréhensibles de Christ, et de mettre en lumière le moyen de faire connaître le mystère caché de toute éternité en Dieu qui a créé toutes choses ; c’est pourquoi les dominations et les autorités dans les lieux célestes connaissent aujourd’hui par l’Eglise la sagesse infiniment variée de Dieu, selon le dessein éternel qu’il a mis à exécution par Jésus-Christ notre Seigneur ; en lui nous avons, par la foi en lui, la liberté de nous approcher de Dieu avec confiance » Ephésiens 3 : 8-12

 

Oui ! Nous pouvons dire Amen ! C’est-à-dire apposer notre signature pour que la volonté de Dieu se réalise complètement en nous, et dans le monde. Suivons l’exemple de Marie, quand humblement elle déclare :

« Je suis la servante du Seigneur ; qu’il me soit fait selon ta parole ! » Luc 1 : 38

 

Les derniers mots de la Bible nous placent dans une attente active et heureuse : « Oui ! Je viens bientôt. Amen ! Viens, Seigneur Jésus ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec tous ! » Apocalypse 22 : 21

 

                                                                                                                     Jacques Eychenne


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