Si Dieu est Amour,  pourquoi le mal ?

          2ème partie

 

Introduction :


Nous poursuivons notre réflexion en rappelant qu’il est impossible, dans l’absolu, de trouver une réponse totalement satisfaisante à la question de la présence du mal. Toutefois, il n’est pas déraisonnable de chercher des éléments de réponse. Même si le défi nous paraît démesuré, notre intelligence et notre cœur peuvent être mobilisés. La fois dernière, nous avons abordé les deux options fondamentales. A savoir, soit les éléments de réponse procèdent de la seule réflexion humaine, soit ils font appel à des informations qui lui sont étrangères. En d’autres termes, soit la solution est en l’homme, soit elle procède d’une révélation qui vient d’un ailleurs. Dans un premier temps, nous avons exploré ce que l’homme pouvait répondre face à cette question. Nous poursuivons dans cette même direction en tentant d’extraire de la pensée philosophique quelques pistes intéressantes. Rappel : cette démarche a pour humble vocation de nous sensibiliser aux multiples essais qui ont eu la volonté de répondre à notre question de départ.


Développement :


En affrontant, sans concession, le problème du mal, la philosophie s’est montrée passablement démunie, voire vraiment insuffisante au cours des âges. En adossant la question de l’existence de Dieu au mal, la philosophie (en général) a traité ce dernier d’une façon réductrice (par exemple en cantonnant le problème du mal au seul domaine de l’éthique).


Or, le mal pose une question si énorme que l’on ne peut le circonscrire à une sphère trop restreinte. La douleur, perçue comme un terrible obstacle au bonheur, est un malheur que les philosophes (en particulier) ont essayé de maîtriser (en tant que concept). Leurs tentatives se sont avérées insuffisantes. L’humain n’a pas le pouvoir de cerner complètement le mal, encore moins de l’éradiquer. Il ne peut que l’atténuer ce qui n’est déjà pas si mal…


D’autres ont compris que la question du mal s’enracine dans les profondeurs de la nature humaine, en confrontation avec la transcendance divine. Ils ont tenté de répondre à ceux qui pensent que la notion du mal est incompatible avec l’amour de Dieu. Ils ont inventé la théodicée (terme créé par le philosophe allemand Leibniz en 1710 pour justifier la bonté de Dieu en dépit de l’existence du mal, d’une manière générale, c’est la philosophie qui traite de l’existence de Dieu).


Ainsi, parmi les diverses théodicées avancées par les philosophes, Claude et Karin Bouchot écrivent :  «  on peut, avec Claude Demissy, pasteur dans l'Eglise réformée d'Alsace et de Lorraine, en discerner trois principales ... renfermant une part de vérité: La première insiste sur l'ignorance ultime des humains et montre comment le mal peut, au bout du compte, déboucher sur le bien, comme cela arrive parfois.[…] La seconde affirme la dimension pédagogique du mal : c’est parce qu’un enfant s’est brûlé le bout du doigt qu’il sait que le feu est dangereux.[…] La troisième rappelle que le mal est d’ abord une production humaine, il découle donc de la liberté d’ action des créatures. » (1)


Essayons de reprendre cette argumentation et posons-nous la question suivante :


1) Est-ce que le mal n’est pas, in fine, au service du bien ?

 

Les crues dévastatrices du Nil ne contribuent-elles pas à la fertilisation des terres par l’apport d’un limon aussi riche que nos engrais ? Les incendies de savane n’ont-ils pas la même utilité ? Encore faut-il accepter les désagréments de ces inondations et incendies !

Certains en ont déduit qu’au lieu de vouloir évacuer ou esquiver la question du mal, il conviendrait mieux de l’utiliser comme un tremplin. Mais, cela met en valeur un préalable. Comme l’a suggéré Pascal, il faut que la raison consciente reconnaisse ses propres limites. Il faut qu’elle soit capable d’admettre la reconnaissance d’une transcendance, donc qu’elle fasse œuvre d’humilité. Autrement dit, il se pourrait que, face au mal, la pensée philosophique purement rationaliste, n’est d’autre recours que de comprendre qu’elle ne peut comprendre. Le fait de se rendre compte de l’incompréhensibilité du mal a permis à la philosophie chrétienne de prendre en compte la transcendance divine. Des philosophes l’ont intégré au débat. Certains ont franchi ce pas, comme Jean-Luc Marion (philosophe et professeur à la Sorbonne et à Chicago, chrétien de tradition catholique) Paul Ricoeur (Philosophe de tradition réformée. Petite anecdote : A l’occasion de ses 90 ans, il a déclaré à un journaliste qui lui posait la question : « Mais si vous étiez né en Chine, vous n'auriez pas cette philosophie, et vous ne seriez pas chrétien ? », il a répondu : "Vous parlez de quelqu'un d'autre que moi. » relevé dans « Les cahiers de l’Herne » Paul Ricoeur, Paris, 2004, p.15) Jean Guitton ; Marie-Dominique Chenu ; Pierre Boutang ; Marcel Gauchet ; Jean Lacroix ; Maurice Clavel etc…


Cette option, a permis d’entrevoir le mal comme un bien nécessaire. Là où la philosophie rationaliste butait, une autre approche a ouvert des pistes. Nous verrons en fin d’analyse que certaines conceptions peuvent trouver un écho dans la pensée chrétienne et s’harmoniser avec l’enseignement du Nouveau Testament.


2) La dimension pédagogique du mal :


Le mal n’existerait pas s’il n’était pas transgression du bien. Pour qu’il y est le mal, il convient de faire face ou de se révolter contre une force positive. En d’autres termes, la présence du mal met en relief la présence du bien. Cette primauté positive est présupposée être antérieure au mal. Si donc le mal surgit par la suite, c’est qu’il a une valeur positive. Le positif expliquerait en somme le négatif. Il serait compatible avec une force pédagogique. Déjà Platon avait senti le besoin d’affirmer la nécessité d’un contraire au bien : « car il y aura toujours, nécessairement, un contraire au bien » (2) Dans notre dernière séquence, nous verrons, que ce thème de l’antériorité positive du bien révélant le mal, est confirmé par l’apôtre Paul : 

« Or la loi est intervenue pour que la faute foisonne ; mais là où le péché a foisonné, la grâce a surabondé. » Romains 5 :20 (version N.B.S). La valeur pédagogique du mal, au travers d’expériences souvent douloureuses, nous permet de prendre davantage conscience de la valeur du bien, et ainsi, de renouer une relation plus solide avec Dieu. L’expérience de l’épreuve du feu (cf.1 Pierre 1 : 6-7) a une valeur pédagogique positive. « L’œil ne voit bien Dieu qu’à travers les larmes » disait Victor Hugo et Alfred de Musset « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître. Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert. » (3) Voltaire disait dans son dictionnaire philosophique : « La douleur est aussi nécessaire que la mort ». D’une manière plus légère un proverbe russe dit « La douleur embellit l’écrevisse »(4) Ainsi donc, le mal aurait pour vocation pédagogique de mieux définir le bien, de mieux en cerner les contours (et vice versa).


3) Le mal conséquence du libre arbitre :


Le mal est très souvent décrit comme la conséquence d’une liberté de choix. Cette liberté se positionne en face de deux réalités : l’une est négative, l’autre positive. La confrontation avec ces deux alternatives donne la possibilité d’être pour ou contre, avec ou à l’opposé. Le bien est le choix réalisé d’une liberté positive. Il invite chaque humain à se déterminer de la façon suivante : opter pour le bien, alors que le mal est aussi possible. La bible confirme. La parole de Dieu déclare :

« J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie… » Deutéronome 30 :19


De nos jours, le mal commis ou subi, résulte en grande partie d’une volonté humaine. Toutefois, cela n’explique pas tout. Ce libre arbitre dont jouit chacun est relatif. Nous ne sommes pour rien dans l’origine du mal. De cette réalité, découle la remarque suivante : si Dieu est le créateur de toutes choses, il nous faut remonter à la source qui est en lui. Si Dieu lui-même nous donne la capacité du libre arbitre, qui est la faculté de nous déterminer librement au travers d’un choix, n’est-ce pas parce que cette réalité l’habite ? Dès lors, le bien et le mal seraient-il en Dieu de toute éternité ? L’hypothèse est plausible. Faisons toutefois une distinction. Dire que le mal est en Dieu ne veut pas dire qu’il en soit le réalisateur. Il peut être le détenteur de la connaissance du bien et du mal. N’est-ce pas Dieu qui a placé en Eden l’arbre de la connaissance du bien et du Mal ? Plus on réfléchit à cette notion du libre arbitre, plus on est tenté d’entre-ouvrir la voie d’un mal nécessaire, utile à la découverte et à l’adhésion au bien. L’utilisation du mal serait-elle révélatrice de toutes les valeurs du bien ? Ne serait-elle pas utilisée comme un vaccin ? Cela nous permettrait de mieux comprendre, pourquoi Dieu, notre grand thérapeute, a endurci le cœur de Pharaon (cf. Exode 10 :20,27 ; 11 :10 ; 14 :8). Sinon, il ne nous reste plus qu’à crier à l’injustice ! De plus, on se trouverait en difficulté pour expliquer d’une manière satisfaisante certains textes des Saintes Ecritures. Exemple : « Qui a fait la bouche de l’homme ? Et qui rend muet ou sourd, voyant ou aveugle ? N’est-ce pas moi, l’Eternel ? ». Et que dire de toutes les guerres d’Israël sous la conduite de Dieu. N’est-il pas appelé le Dieu des armées ? (cf. 2 Samuel 5 :10 ; 6 :2,8 ; 7 :8 etc.). Comment concilier cette réalité avec la notion d’un Dieu d’amour ? Sans suivre la pensée de Saint Augustin qui émet l’idée que la volonté de Dieu incline à la fois au bien et au mal, émettons l’idée que cela peut être rassurant de savoir que Dieu a la maîtrise du mal. Cela justifie le fait que la solution ne pouvait venir que de Dieu lui-même. L’image de Dieu en l’homme (cf. Genèse 1 : 27) peut aussi être rattachée à la connaissance du bien et du mal (cf. l’arbre en Eden, Genèse 2 :17). Cette image de Dieu en l’homme ne pouvait ne pas parler d’amour, base de l’harmonie en relation. Pour que l’on ressente son Amour, sa solidarité avec la race humaine devenait nécessaire. Notre souffrance humaine devait aussi être la sienne. (cf. Dostoïevski et la notion d’un Dieu souffrant) En conséquence logique : « Il a plu à l’Eternel de le briser (cf. Jésus-Christ) par la souffranceAprès avoir livré sa vie en sacrifice pour le péché,… » Esaïe 53 : 10 . Dieu se devait d’être complétement impliqué dans la question de la présence du mal…


Si Dieu a la maîtrise du mal, c’est que d’une manière ou d’une autre, il en est à l’origine. Cela amène une précision. Etre à l’origine ne veut pas dire qu’il le pratique, loin de là, mais plutôt qu’il laisse la voie libre à la volonté individuelle. Le fait qu’il en est la maîtrise est peut-être la meilleure démonstration que chaque humain est devant un vrai choix et pas devant une parodie de libre arbitre. Ce qui est visible par contre, c’est que Dieu n’est pas neutre à propos de l’origine du mal.


La philosophie chrétienne a ouvert une piste qui mérite de retenir notre attention. Elle a l’avantage de concilier la transcendance de Dieu avec la liberté humaine. Il est apaisant quelque part de savoir que Dieu a la maîtrise de tout, y compris du mal. Si quelque chose lui échappait serait-il Dieu ? La bible le confirme :

« Je suis le Seigneur (YHWH), et il n’y en a pas d’autre. Je façonne la lumière et je crée les ténèbres, je fais la paix et je crée le malheur ; c’est moi, le Seigneur (YHWH), qui fais tout cela. » Esaïe 45 :6-7 (version N.B.S) Autre version « … j’établis la paix et suis l’auteur du mal : moi l’Eternel, je fais tout cela. » Esaïe 45 :7 (Version du Rabbinat français, c’est moi qui souligne ! Litt. Je crée le mal. mal =רַע ra`, rah, mauvais, mal)


Assurément, il est difficile dans l’état actuel de nos capacités spirituelles et intellectuelles de concilier la perfection qui est en Dieu avec la conception du mal. Et pourtant, cette perfection doit aussi englober cette réalité. Le mal ne peut pas être étranger à Dieu. Mais sous quelle forme ? Nous le saurons un jour ! Pour l’heure, disons que la préexistence du mal à l’homme est une évidence. Il est là, dès l’éveil de nos premiers parents. Il est difficilement pensable que l’humain soit à ce point créatif qu’il est inventé le mal. Notre créativité et nos moyens sont trop limités. Nous ne pouvons donc que nous tourner vers Dieu pour comprendre. C’est ce que la philosophie, en général, n’a pas su faire.

Le drame humain du mal et de la souffrance ne peut vraiment se comprendre, que s’il intègre la souffrance de Dieu en tension avec lui-même, par le don d’un sauveur, en la personne de son fils bien aimé, en qui il a mis toute son affection (cf. Luc 3 :22) Ainsi nous constatons que la question du mal concerne tout autant l’homme que Dieu. Son implication dans la résolution du problème en est une démonstration.

Le fait que la perfection divine intègre la réalité du mal et en a la maîtrise, nous permet certainement de mieux comprendre le projet global de Dieu (in fine) de transformer le mal en bien. Cela nous permet de mieux saisir l’immense respect que Dieu a pour la nature humaine, quel que soit son positionnement négatif ou positif au mal. Mieux encore, Dieu par amour a fait le pari de la confiance au point de se présenter comme le Père. Un père aimant, protecteur et guide. Ceux et celles qui l’accueillent ainsi en ressentent un bien-être objectif, même si cela n’a valeur que de témoignage.


Conclusion :


Si la philosophie, en général, s’est trouvée démunie pour tracer des pistes acceptables de l’existence du mal, par contre la philosophie chrétienne a posé des petits cailloux qui nous permettent de ne pas nous perdre dans la forêt des interprétations sur l’origine du mal.

Cela nous permet de comprendre que le mal puisse être au service du bien comme un vaccin qui nous protègerait d’un virus mortel. Dieu serait le grand thérapeute. Il dose à bon escient les proportions de ce vaccin pour chacun(e), pour que notre pèlerinage terrestre nous permette d’arriver à destination. Mieux encore, il veut nous immuniser du mal pour l’éternité. A l’échelle du temps cosmique, notre expérience douloureuse n’aura été que de quelques secondes, mais elle sera bénéfique pour l’éternité.

En somme, la vocation pédagogique du mal est de nous faire découvrir l’immense étendue du bien. Il est en Dieu, à l’état d’absolue perfection. Pour aimer, il faut connaître, d’où la nécessité de poser en Eden l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Nous pouvons maintenant nous déterminer en conscience et avec confiance. Si Dieu a la maîtrise du mal, notre libre arbitre peut s’exprimer dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu (cf. Romains 8 :21). Si Dieu a la maîtrise de toutes choses, et nous assure de nous conduire dans une relation de vie éternelle, qu’avons-nous vraiment à craindre ? Marchons simplement dans la joie confiante de la pratique du bien avec foi.

                                                                                     Jacques Eychenne

P.S :


(1) « Si Dieu est amour, pourquoi le mal ? » éd. Bod, Karin et Claude Bouchot, Paris 2011, p.35, 36

(2) Art. de Luigi Paryson, chap. « la position originaire ». (http://www.lyber-eclat.net/lyber/pareyson/mal.html)

(3) « Si Dieu est amour, pourquoi le mal » op. cit. p.38-39

(4) Dict. des proverbes, sentences et maximes, éd. Larousse, Paris 1960, p.142

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